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Fès est une drogue, Naima Lahbil Tagemouati

Ecrit par Ahmed Slama 31.01.17 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Maghreb, Nouvelles

Fès est une drogue, Naima Lahbil Tagemouati, Emoticourt, 2016, 88 pages

Ecrivain(s): Naima Lahbil Tagemouati

Fès est une drogue, Naima Lahbil Tagemouati

 

Fès est une drogue ?

C’est un texte assez particulier, trois nouvelles, un territoire, Fès, une autrice marocaine, Naima Lahbil Tagemouati, trois points de vue sur Fès, cette ville singulière.

Il y a de ces histoires, divertissantes et c’est déjà beaucoup, ce Fès est une drogue, dont le titre (et le texte éponyme) est une référence (parfois trop appuyée, nous le verrons) au journal d’Anaïs Nin. Fès est une drogue subsume en ces pages trois histoires avec toujours pour motif cette ville, Fès, mais ici pas vraiment de carte postale, hormis quelques écarts ici ou là, mais il faut bien donner à voir au lecteur, ce dépaysement, ça passe aussi par ces mots, ces sonorités, en effet, on va en retourner de ces transcriptions, alphabet, latin de mots arabes, histoire de mieux nous immerger dans ce Fès est une drogue qui, comme nombre d’œuvres de ce que nous allons nommer avec beaucoup de précautions la littérature maghrébine d’expression française, correspond aux schèmes du roman balzacien, histoire bien linéaire, chronologie avec quelques exceptions tout de même. Le quotidien, le marocain.

Et la première d’histoire titre : La Ruine. Et on suit au travers d’un Fès quotidien, un professeur de Collège, Youssef, la vie marocaine, sa banalité de s’esquisser, d’abord le logement, il vit encore, comme on dit, chez ses parents, et ils ont même pour colocataires un couple que l’on ne verra pas, « partis pour la Mecque », bref. Le Youssef, il est marié aussi, une certaine Kawtar. Et de s’esquisser aussi la condition des marocains ; il y a dans La Ruine ce parallèle avec l’incipit fameux de Bel Ami, ce calcul pécuniaire et permanent du personnage, tous ces stratagèmes qui s’égrènent, pour dépenser bien, dépenser mieux,

« Il se plaque contre le mur pour laisser passer un âne chargé de bottes de navets aux pousses brillantes. Il palpe – dépité – l’unique billet de 50 dirhams dans sa poche et sent une bouffée de rage monter et lui brûler la poitrine. Il se frotte vigoureusement les cheveux et presse le pas vers le café R’cif ». Un billet que l’on retrouvera quelques pages plus tard. « Il monte dans le bus, salue le conducteur, met la main dans la poche pour acheter un ticket et renonce. Garder le billet de 50 dirhams intact sinon il va fondre avant midi. Il avait résisté aux navets si tendres, il n’allait pas faire la monnaie pour un ticket de bus ! »

Et quoi ? Il y a aussi cette histoire, celle d’une Ruine juste en face de la maison, le Youssef, il a grandi en la regardant cette ruine qu’on dit maudite, bon, là, il se dit le Youssef qu’en la déblayant cette ruine, peut-être que la maison parentale gagnera de la valeur, ce motif assez classique, métonymie peut-être d’un Fès qui croule sous la ruine, l’abandon, et dont la vie, une vie meilleure émergerait s’il obtenait quelques soins. A côté de ça nous avons également ces descriptions toutes sensitives, alimentaires, que nous aurions aimé plus longues peut-être dont nous vous faisons partager la saveur, ces fèves dont Youssef « raclait la peau avec l’ongle » ou alors quand Fouad, son ami, le rejoint avec du thé « des olives noires et des morceaux de harcha enveloppés dans du papier qu’il dépose sur la table, près du journal. Il sort de sa poche des branches d’absinthe/chiba qu’il plonge dans deux verres remplis de thé. Youssef se réchauffe les mains au contact de la théière et se sert un grand morceau du gâteau. Les yeux fermés, il savoure le bruit de la semoule qui craque joyeusement sous les dents. Il pousse le tout avec une longue gorgée de thé. Est-ce cela le bonheur ? Ce goût sucré de la harcha mêlé au salé et à l’amertume des olives noires bien que maigrichonnes, au goût épicé du thé à l’absinthe/chiba. Est-ce cela, vivre ? Une somme de moments de plaisir ? Youssef rouvre les yeux, vaguement honteux de cette jouissance devant le regard amusé de Fouad ».

Le Motif de Nin

La nouvelle éponyme, Fès est une drogue, donc, son personnage principal est une hypothèse, Nin au présent, Nin aujourd’hui, non pas l’Anaïs du journal (tiens, comme par hasard le personnage principal se nomme Anaïs et… elle est autrice et… mariée à un écrivain américain). Anaïs, le personnage, contrairement à Nin, est dépressive à Fès. Elle enchaîne les cachetons et les vomissements. Nous avons droit à tout le panel, la cuvette des toilettes, le mal-être, le vomi. Malgré l’aspect référentiel, celui au journal d’Anaïs Nin, ce qui pourrait expliquer la langue dont est tissée cette deuxième histoire, il est assez difficile de suivre une langue aussi… plate. Alors on empile les phrases, les phases, dialogue, description, épistolaire. Le mal-être d’Anaïs digne d’un soap, surtout, peut-être était-ce là la volonté de Naima Lahbil-Tagemouati, les malheurs de notre Anaïs à ceux de Youssef. Anaïs et son « mec » hésitent : acheter une maison typique, authentiquement fassi – c’est peut-être là que s’esquisse l’aspect le plus intéressant du récit – serait cet oxymore entre la richesse d’un décor qui se déploie et la langue, sèche, dont on nous le porte à l’existence, car oui « Elle regarde la petite chambre autour d’elle, s’arrête sur le mur en zellige, sur le tapis beige qui aurait besoin d’un shampoing, la commode en bois peint avec des motifs oraux, puis revient à son courrier, soupire et reprend son texte »… quant à nous, nous passons au dernier texte. Ce mythe du retour.

Il existe dans les pays à forte émigration ce mythe, non pas de l’éternel retour (quoique ?), mais plutôt du retour de l’enfant au pays, retour toujours angoissant pour l’enfant du pays, car il doit être triomphant, c’est que la montagne de l’immigration doit accoucher d’un trésor…

C’est un peu ce motif que l’on va retracer au travers de cette dernière histoire, le retour du bâtard, qui clôt le recueil, c’est une écriture vive, nerveuse, des phrases ramassées, saccadées, réparties en des blocs de paragraphes, imprimant cette vitesse, nervosité du récit, le retour d’un certain M. à Fès, sa revanche sur cette ville, ces gens, et depuis son retour que l’on devine, triomphal, il a racheté le Riad ce lieu unique, si typique de Fès.

Mais bon, vous savez on ne se débarrasse pas comme ça de son passé…

Ainsi dans les trois histoires nous retrouvons toujours ce motif, le même, celle de l’acquisition d’une parcelle de Fès, cette relation, toujours renouvelée d’un personnage à un territoire avec trois angles, celui du fassi qui jamais n’a quitté cette terre, de « l’étrangère » Anaïs, et enfin de l’émigré de retour en sa terre…

 

Ahmed Slama

 


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A propos de l'écrivain

Naima Lahbil Tagemouati

 

Naima Lahbil Tagemouati vit à Fès, au Maroc. Universitaire et consultante, elle a publié plusieurs essais, dont Dialogue en médina (éd. Le Fennec, Casablanca, 2001), destiné au grand public. Son premier roman La liste, (le Fennec, 2013) a remporté le prix littéraire féminin (2014). Engagée sur plusieurs fronts, elle a notamment accompagné le montage et le suivi de programmes de réhabilitation de la médina de Fès. Elle a également travaillé sur la question de l’habitat insalubre dans les bidonvilles et a réalisé l’évaluation du relogement des bidonvilles dans le cadre du programme ville sans bidonvilles au Maroc.

 

A propos du rédacteur

Ahmed Slama

 

Ahmed Slama,

Agenceur de mots littéraire : finaliste du Prix du Jeune Ecrivain Français 2015 et 2016, lauréat du prix de la revue Rue Saint-Ambroise, retrouvez son feuilleton Topologie des Clopes. Agenceur de mots journalistique au BondyBlog. Il se propose, chaque semaine, de cartographier le réseau littéraire numérique à travers sa chronique, LittéWeb, à retrouver dans La Cause Littéraire.