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Farigoule Bastard, Benoît Vincent

Ecrit par Emmanuelle Caminade 03.06.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Farigoule Bastard, Le nouvel Attila, avril 2015, 128 pages, 16 €

Ecrivain(s): Benoît Vincent

Farigoule Bastard, Benoît Vincent

 

Farigoule Bastard est le premier livre-papier de Benoît Vincent. C’est un récit « sans fil », déroutant, un roman fragmenté et curieusement structuré où s’imbriquent différents types de textes de tonalités différentes, et au contenu aussi hétéroclite que celui de la « biasse » de son héros – et sans doute aussi de la besace emplie de « paperolles » de son auteur… Une histoire complexe « qui s’épanche depuis plusieurs sources », et « a été rapiécée comme peau de vachette » par plusieurs mains, nous avertit-on d’emblée. Une histoire portée surtout par une langue singulière – tant dans son lexique que dans sa syntaxe – car « née des paysages âpres et graveleux » dans laquelle elle se déroule.

L’argument part d’un « quiproquo » ouvrant la porte à une pluralité de sens. Un berger vieillissant, taiseux et solitaire, va prendre sa mule et quitter sa maison, cette « zone de moyenne montagne (…) où la ville n’a pas atteint », pour prendre dans la vallée le train qui doit l’emmener à la ville capitale car il y aurait été invité à une « rétrospective de son œuvre » ! Mais quelle peut bien être l’œuvre de ce berger obscur dont ce récit va nous conter le voyage ? Et dans quel voyage « fabuleux » le conteur malicieux et inspiré de la « geste » de Farigoule Bastard nous déroute-t-il ?

L’œuvre d’un berger se résume sans doute à sa vie mais Farigoule Bastard est autant le nom du récit que celui de son héros. Nous visitons donc la vie de ce dernier dans une exposition retraçant un « chemin » qui ne va seulement à quelque endroit mais est quelque chose – pour citer Giono, le poète cosmique en harmonie d’écriture avec cette même Provence : la haute, la rude et la secrète tranchant avec celle qui s’étale en couleurs criardes dans la vallée du Rhône. Une exposition en hommage à un monde « oublié du temps » dont ce berger semble être le chevalier-poète, et qui éclaire en amont au travers du double parcours de son héros (réel et imaginaire, présent et rétrospectif) ce qui sous-tend le « processus créatif » de l’auteur. Une démarche authentiquement poétique.

Farigoule Bastard a « lacé son destin » et il « décide la marche à pied » : des pieds qui viendront « se frotter tout contre le monde qui n’est pas rond mais complexe, polygone de faces et leur revers, poches toujours répétées, ralentissements détours renversement ». Et la marche du récit, tout en s’inscrivant dans l’espace géographique d’un pays aimé, donne l’occasion à l’auteur de nous offrir un fascinant voyage dans l’espace de l’écriture, de l’imaginaire et du langage. Un voyage poétique et onirique qui permet en superposant, en mêlant tous les temps, d’entrer dans une sorte d’absence de temps où le cercle peut coexister avec la ligne, avec cette « trajectoire » à « l’issue imparable qui chaque jour se fait plus proche, plus nette, plus détaillée, comme la langue de nuages lèche avant l’orage Chamouse ».

« La marche rumine et le héros avance, avance » ; il « se présente à la nuit », inquiet, mais « tout compte fait, ce n’est pas un voyage plus pénible que la tâche du jour. C’est comme le bras mort d’une rivière qui se perdrait dans les cailloux, une pause dans une chasse, un rêve ». Farigoule « se ramène et se rassemble et tous ses plis s’embourbent » ; aspiré par la spirale de ses pensées et de ses souvenirs, par ce « monde du passé qui remue comme on agonise », il « déshabite » ce monde qu’il a pleinement habité en nous faisant paradoxalement sentir tout le remuement de sa vie. Un héros qui arrivera à la gare de Montélimar, dans le monde incongru des « tégévés » et des « téheuhères », comme un Cidrolin débarqué de ses rêves. Et ce voyage vers la mort, vers Paris, s’étend à celui de tout un monde rural oublié que la modernité a englouti, s’inscrivant plus largement encore dans ces temps immémoriaux dont témoignent ces montagnes au « temps accumulé » et cette mer fossilisée qu’il fut amené à traverser.

Le berger Bastard semble ainsi éternel et s’il se surnomme Farigoule, nom provençal donné au thym, cette plante vivace odorante, symbole de résistance que les Egyptiens utilisaient pour embaumer leurs morts, c’est peut-être parce que ce récit prolonge la vie de son modeste héros en nous faisant entendre le chant de la vie, « ce chant qui reste collé dans la tête de Bastard quand le vent vient cogner aux tempes ».

Le livre se divise en trois cycles, les deux premiers semblant s’articuler douloureusement mais aussi joyeusement autour des deux femmes que le héros a aimées : la désormais « Vieille » et « Celle » qui lui donna un nouvel élan car « une femme c’est toujours un départ ». Des femmes comme des rivières qui l’ont emporté dans le grand fleuve de la vie. Deux cycles s’inscrivant dans le « cycle tout court », titre de cette troisième partie où Farigoule semble prêt à se dissoudre définitivement, à dire oui à la mort. Au récit conté par un narrateur extérieur, s’ajoute le témoignage à la première personne du facteur Picris et des lettres ou des extraits du carnet intime de Farigoule, ainsi que trois magnifiques textes poétiques en forme d’adresse (concluant chaque cycle), qui introduisent d’autres « je ». Un récit divisé en chapitres à la numérotation fantaisiste et entrecoupé également d’extraits d’articles de presse, d’entrefilets, et de notes techniques et humoristiques déclinant Farigoule Bastard sous forme d’article de dictionnaire, ou d’inventaire et d’énumération anaphorique un peu potaches – qui auraient peut-être gagné à ne pas trop s’étendre… Le tout semblant, tout en illustrant le grand bric-à-brac de nos vies, donner de multiples signes tangibles de l’existence du héros. Et, indéniablement, « Bas.T.A.R.D.Est.Est.Est ».

« Tout ce bazard (…) tient ensemble » et le roman ne manque pas d’unité, grâce à une langue poétique novatrice servant de liant, donnant forme à l’informe ; grâce à un regard empli d’humour et d’amour pour les gens et les paysages, pour les mots, illuminé par la présence de cette nature, de cette terre rugueuse dont la langue du poète traduit avec passion la force souterraine. Et la phrase de Benoît Vincent porte bien l’homme « comme une garrigue ou une marne, comme ces collines de calcaires secs et déchirés, comme une fidélité, comme une déclaration ».

Il y a d’abord tous ces noms de lieux, de cols et de montagnes, immuablement présents comme des divinités, et ces nombreux termes relevant du registre régional ou spécialisé pour décrire cette nature – minérale, végétale ou animale – dont l’auteur dope son texte, sans compter sa part d’invention verbale, de jeu sur les sonorités et les graphies à la manière de Queneau. Mais c’est surtout la grammaire qu’il renouvelle, jouant sur l’ellipse et les silences, la ponctuation, sur l’irrégularité du rythme. Une langue sobre et calleuse mais chantante, un parler abrupt et condensé non dénué de sensualité évoquant la parole économe et imagée, profonde, de ces Farigoules que certains lecteurs ont peut-être un jour rencontrés. Une langue faisant ressentir tous les ressauts du chemin comme la puissance imaginaire, onirique et philosophique, métaphysique même, de « toute cette étendue qui fait silence » sans qu’on ne soit jamais véritablement seul car « partout des yeux guettent (…) A peine on entend bruire des souffles, mais c’est assuré ». Une langue capable de nous emporter sur ces collines massives aux croupes craquelées et ces grandes pelouses de crête surplombant les falaises, sur cette terre solitaire rocailleuse et épineuse qui nous livre ses rumeurs et ses parfums.

Nul doute ainsi que Benoît Vincent a trouvé une langue pour faire revivre cette Haute-Provence en en éclairant toute la beauté, en restituant l’âme de ce pays natal auquel il désirait rendre hommage.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Benoît Vincent

 

Benoît Vincent est né en 1976 dans la Drôme. Il a exercé de nombreux métiers et est désormais botaniste et écrivain. Farigoule Bastard est son premier roman mais d’autres projets sont en cours et notamment la mise en livre de l’hypertexte Genove, ville épuisée (2012). Il a également publié chez Publie.net et sur son propre site (Amboilati). Il est co-responsable de la revue numérique expérimentale Hors-Sol, une revue littéraire critique et poétique, et collabore régulièrement à remue.net.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.