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Extension du domaine de la lutte, Michel Houellebecq

Ecrit par Cyrille Godefroy 10.07.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, J'ai lu (Flammarion)

Extension du domaine de la lutte, 155 pages, 5,20 €

Ecrivain(s): Michel Houellebecq Edition: J'ai lu (Flammarion)

Extension du domaine de la lutte, Michel Houellebecq

 

Houellebecq, la flaccidité corrosive

Le travail est un divertissement comme un autre, certes institutionnalisé, ennobli, sacralisé. Il distrait l’homme de sa condition de mortel et adoucit l’amertume de sa médiocrité. Par son utilité professionnelle, l’homme s’érige en artifice, dépasse sa nature, prend de la hauteur et s’expose par là-même à la possibilité d’une chute. C’est la menace qui pèse sur le narrateur cafardeux d’Extension du domaine de la lutte, premier des six romans écrits par Michel Houellebecq et publié en 1994.

Le narrateur, un cadre informaticien de 30 ans, est parvenu à gagner son titre de rouage dans l’appareil économique, à décrocher un rôle dans la vaste comédie humaine. Il a cependant conscience d’une anomalie. Comme s’il flottait dans un costume trop grand pour lui. Il sent que quelque chose cloche dans son existence bien léchée, morne et solitaire : « Généralement, le week-end, je ne vois personne. Je reste chez moi, je fais un peu de rangement ; je déprime gentiment ».

Coincé entre le corrodant mouvement de rabot de son boulot, sa boîte de thon Saupiquet, son film porno et sa biture du samedi soir, l’anti-héros houellebecquien se consume à petit feu et regarde sa vie défiler sans pouvoir en prendre le contrôle. Trop frileux ou plus sûrement trop lucide : « Ces moments où votre absolue solitude, la sensation de l’universelle vacuité, le pressentiment que votre existence se rapproche d’un désastre douloureux et définitif se conjuguent pour vous plonger dans un état de réelle souffrance ». À l’en croire, fumer serait son seul plaisir : « Fumer des cigarettes, c’est devenu la seule part de véritable liberté dans mon existence. La seule action à laquelle j’adhère pleinement, de tout mon être. Mon seul projet ». Il s’étonne du bonheur et du dynamisme apparents de ses congénères tandis que lui s’inscrit en « symbole pertinent de l’épuisement vital. Pas de sexualité, pas d’ambition ; pas vraiment de distractions, non plus ». Il bosse pour gagner sa vie mais celle-ci n’a plus ni contour ni épaisseur. Son métier est comme une bouillotte dont le pouvoir réchauffant décline inexorablement. Sans chaleur, elle n’est plus qu’un poids, un fardeau. La tentation du néant rôde comme une ombre autour de lui, aiguisant d’autant son inclination aux vaticinations métaphysiques : « J’ai si peu vécu que j’ai tendance à m’imaginer que je ne vais pas mourir ».

Dépêché en province pour former le personnel du ministère de l’agriculture à un nouveau logiciel, il ne reprend pas goût à la vie. Le dépaysement ne le requinque guère. Il tente simplement de rester vivant et s’accroche mollement à sa normalité. Accompagné de son collègue Tisserand, son double en pire, le prototype puceau, laid et frustré de l’homme sans qualités, il fignole sa théorie selon laquelle le libéralisme économique s’est étendu à la sphère sexuelle. Le monde est devenu une immense plateforme où il faut constamment lutter pour réussir et tirer son épingle du jeu : « Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours, d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais… Certains ont une vie érotique variée et excitante, d’autres sont réduits à la masturbation et à la solitude ». Le narrateur est un perdant sexuel : « Dépourvu de beauté comme de charme personnel, sujet à de fréquents accès dépressifs, je ne corresponds nullement à ce que les femmes recherchent en priorité ». Contrairement à lui, Tisserand ne se résigne pas à sa misère sexuelle, il lutte sans compter. Or, sur l’implacable marché de l’amour, il se cogne soit à une concurrence acharnée, soit au mépris féminin, et court de revers en désillusions, d’échecs en humiliations.

Chez Michel Houellebecq, le Droopy neurasthénique de la littérature, les choses finissent rarement par s’arranger. Tisserand se tue dans un accident de voiture et le narrateur tombe dans une profonde dépression laquelle résulterait, selon sa psychiatre, du désert affectif qu’il traverse depuis deux ans. L’informaticien relativise : « Officiellement, donc, je suis en dépression… Non que je me sente très bas ; c’est plutôt le monde autour de moi qui me paraît haut ».

Extension du domaine de la lutte intronise l’individu ordinaire en symbole de la déréliction moderne. Michel Houellebecq, prix Goncourt 2010 pour La Carte et le territoire, y décoche sa première approche du désarroi qu’il déclinera à l’envi dans son œuvre poétique et fictionnelle. L’atmosphère de ce roman fait écho au solitaire cerné d’absurde d’Eugène Ionesco, aux ballades mélancoliques de Luz Casal, à la tragique banalité des tableaux d’Edward Hopper.

Malgré ses gesticulations et son avidité, l’homme se distingue par une impuissance fondamentale. Impuissance à être heureux et à vivre en harmonie avec ses semblables.

En tant que révélateur distancié de la superficialité ambiante et indicateur sismique de l’atomisation du modèle civilisationnel occidental, Houellebecq est un écrivain qui dérange. Sans y paraître, au gré d’un désabusement débonnaire, il lacère les étendards sociaux et économiques que l’occident arbore fièrement. D’emblée, les récits de Houellebecq ressemblent à des étendues d’eau étales, à des lacs endormis. Mais, en profondeur, circulent des courants impérieux d’une puissance existentielle et sociologique proprement renversante. La singularité du style de l’écrivain apathique et goguenard réside dans le souffle las qu’il imprime à sa prose, indolente et langoureuse, comme une légère brise crépusculaire caressant la cime des immeubles de l’urbanité cavalante et froufroutant dans les frondaisons jaunies d’un consumérisme libéral totalisant.

D’inspiration autobiographique, il n’est pas inopportun de supposer qu’en lui mettant le pied à l’étrier littéraire, ce roman à succès a préservé Michel Houellebecq des affres du suicide.

 

Cyrille Godefroy


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A propos de l'écrivain

Michel Houellebecq

 

Michel Houellebecq est un écrivain, poète, et essayiste français. En parallèle de ces activités littéraires, il est également chanteur, réalisateur et acteur. Il est révélé par les romans Extension du domaine de la lutte et, surtout, Les Particules élémentaires, qui le fait connaître d’un large public. Les particules… et le suivant Plateforme sont considérés comme précurseurs dans la littérature française, notamment pour leur description de la misère affective et sexuelle de l’homme occidental dans les années 1990 et 2000. Avec La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq reçoit le prix Goncourt en 2010, après avoir été plusieurs fois pressenti pour ce prix. Soumission est son dernier roman… pour le moins sulfureux et sujet à de violentes polémiques.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).