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Exils de mon exil, Sanda Voica (2ème critique)

Ecrit par Marie-Josée Desvignes 01.04.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Passage d'encres

Exils de mon exil, Sanda Voïca, février 2015, 28 pages, 5 €

Ecrivain(s): Sanda Voïca Edition: Passage d'encres

Exils de mon exil, Sanda Voica (2ème critique)

 

 

Pourquoi écrit-on ? Pourquoi écrit-elle ? Pour se sauver du brouillard ? De l’exil ? De tous nos exils ? « être là où mon cœur bat », nous dit Sanda Voica dans Exils de mon exil, « même en retard ».

Etre en poésie, pour traverser l’exil du corps, celui des aïeux peut-être. Sanda Voïca nous dit qu’elle écrit depuis « l’inframince de l’inframince du désir » de ce qui disparaît dans le désir peut-être quand il ne reste que les mots, de ce qui attend dans les mots.

S’agit-il de « troquer » ou « traquer » la poésie, être dans l’« exil de l’exil », au plus près de ce désir « asymptomatiquement » sexuel (« cette marge inatteignable »), qui ploie le corps dans l’écart inassouvi que ce désir traverse, être écrit peut-être ?

« Je ne suis jamais qu’en face.

De face.

La courbe de mon dos n’est connue que par moi.

Le moi d’en face mue souvent ».

Sanda Voica déploie toute la gamme douce et sensuelle de sa poésie fragile, « furtive », « invisible à moi-même », en lutte avec ces « moi et la chose » qui grouillent en elle, en exil de transparence, dire et ne pas dire, sortir de, être en exil des mots et dans l’exil de la vie, dans cet exil de l’exil.

Elle dit elle écrit, oui. Mais d’où ça part ?

Et « c’est quoi cette boule mouvante, visqueuse,

mélange de lumière et matière

qui me garde au chaud… »

L’exil « pierre d’une église sans fin », cette chose errante, l’innocence ou le pêché. Seul le désert est innocence, l’exil vous vide, vide de(s) sens peut-être, « de quel air sommes-nous faits ? ». Peut-être de cette seule « lame fine, de lumière, lisse », « ce tuteur spirituel de ce désir physique ». L’écriture comme un couteau dit Annie Ernaux.

Dans ce très beau poème, Et une pierre comme exil, dédié à Pascal Boulanger, au centre exact du recueil, Sanda dit cette souffrance, cette douleur du vivre en exil :

« je m’écris cette lettre

nègre de moi-même

Grande crucifixion en dedans de l’ardoise –

pierre d’une église sans fin : l’exil ».

La partie III appelle aux manifestes,

« Je suis celle qui ne sort pas.

Qui n’écrit pas ».

Tenter d’échapper à l’exil par les mots quand même, la poésie y porte. C’est une libération qui se déploie et en belles promesses.

Dans ce très beau poème Sanda nous le prouve :

 

La rose inerme

J’ai toujours manqué d’épines.

En bouton, j’ai embaumé

et éclaté au crépuscule.

Les pétales tournoyaient au bout

De la tige interne.

Bonne sève, bon goût – frôlant la confiture.

Des feuilles brillantes.

Tous admiraient la rose inerme,

Appréciaient la tige si lisse.

Jamais deviné la grande menace :

Dans la fleur même

Une grande épine.

Je me retire, je vous salue,

Et je maintiens mon cap

Un dard en fleur.

 

Dans cet exil de l’exil, se composer une paix (pax magma, dédié à Alain Jouffroy), Sanda Voica dit encore la peine mais aussi la joie (une sortie de l’exil ?), celle de celui qui écrit et de celui qui est écrit, sans jamais se laisser duper : « Je ne me laisserai pas emporter par la grâce inutile ».

« Mais peut-être peut-on de se sauver de l’enjeu ? »

« Mais peut-être par l’art on peut se sauver du brouillard ».

 

Marie-Josée Desvignes

 

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A propos de l'écrivain

Sanda Voïca

 

Née en 1962 en Roumanie. Etudes à la Faculté de langues étrangères de Bucarest. Travaillé pour la revue « Contemporanul-ideea europeanà » et « La Roumanie littéraire » comme correctrice, entre 1990-1997. Publié dans les plus importantes revues littéraires bucarestoises poèmes, nouvelles, fragments de roman. Publié en 1999 le recueil  « Le diable avait les yeux bleus »/ « Diavolul avea ochi albastri » sous le nom d’Alexandra Voicu, Editions Vinea, Bucarest.

 

Depuis 1999, arrivée en France. A présent, elle écrit directement en français.

Elle montre ses textes francophones depuis peu. Détails sur son blog, « Le Livre des proverbes nouveaux », rubrique « Présence ailleurs ».

 

A partir de  2010, initiatrice et animatrice (avec Samuel Dudouit) de la revue numérique  « Paysages écrits ».

 

A propos du rédacteur

Marie-Josée Desvignes

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Marie-Josée Desvignes

 

Vit aux portes du Lubéron, en Provence. Enseignante en Lettres modernes et formatrice ateliers d’écriture dans une autre vie, se consacre exclusivement à l’écriture. Auteur d’un essai sur l’enjeu des ateliers d’écriture dès l’école primaire, La littérature à la portée des enfants (L’Harmattan, 2001) d’un récit poétique Requiem (Cardère Editeur, 2013), publie régulièrement dans de très nombreuses revues et chronique les ouvrages en service de presse de nombreux éditeurs…

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