Identification

Excursions dans la zone intérieure, Paul Auster

Ecrit par Philippe Derivière 09.05.14 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Récits, Biographie, USA

Excursions dans la zone intérieure, traduction de l’américain par Pierre Furlan, mai 2014, 363 pages, 23 €

Ecrivain(s): Paul Auster Edition: Actes Sud

Excursions dans la zone intérieure, Paul Auster

 

 

Trente ans après l’Invention de la solitude, son premier livre autobiographique, Paul Auster revient sur les traces de son propre passé, à cette époque lointaine où l’enfant faisait ses premiers pas dans le monde et s’efforçait de comprendre une réalité qui lui échappait en grande partie. « Nous sommes des inconnus pour nous-mêmes », disait déjà Julien Green. A l’instar du romancier français, Paul Auster voit dans l’enfant qu’il était un étranger, un double dont l’existence lui paraît aussi incertaine qu’un personnage de fiction. C’est donc le tu qu’il choisira pour s’adresser à ce fantôme dont il rassemblera les souvenirs, les ferveurs et les troubles, afin qu’apparaisse dans le cristal de la langue cette ébauche de soi-même qui nous tient lieu d’identité : « Exhume les vieilles histoires, fouille autour de toi pour trouver ce que tu peux, puis élèves les tessons vers la lumière pour les examiner. Fais-le. Essaie ».

Le pari est-il tenu ? Force est de reconnaître qu’au fil de ces pages, aussi tortueuses qu’un labyrinthe, Paul Auster demeure fidèle à lui-même, à ce moi éclaté qui constitue sans doute le leitmotiv de son entreprise autobiographique, voire de toute son œuvre. Aux antipodes de l’autobiographie classique,Excursions dans la zone intérieure nous invite à un voyage incertain, entre mémoire et oubli, où se dessine par d’infimes touches ce portrait de l’artiste en jeune homme que l’auteur n’a pu s’empêcher de peindre, évitant avec bonheur les pièges du solipsisme et de l’introspection. Comment parler de soi ? Comment écrire sur cet autre que nous sommes ? A cette question à laquelle bien des écrivains se confrontent, devant le miroir brisé du temps, Auster répond par un incessant jeu de cache-cache, par un subtil montage de la mémoire dont l’opacité le dispute à la transparence, évoquant à certains détours les ruses savantes d’un Rousseau. Pour autant, le propos de l’auteur de Léviathan n’est pas de tout dire, encore moins d’avouer quelque faute, mais plutôt de retracer, à travers le processus de l’écriture, l’improbable genèse de soi-même. Dans ce superbe work in progress de la mémoire que sont lesExcursions, les événements extérieurs possèdent autant d’importance que les intérieurs. L’avènement d’une guerre, d’un homme politique, la découverte d’un film ou d’un livre pèsent autant que l’infime brûlure de l’ennui, de la solitude ou de l’amour. Parler de soi, c’est avant tout parler des autres. A l’égal de Perec et d’Ernaux, Paul Auster s’est tourné vers son époque autant que vers lui-même, cherchant dans l’histoire du monde l’écho fuyant de son histoire personnelle, convaincu que rien ne distingue vraiment l’intime de l’extime, rien sinon l’écriture.

Qu’arrive-t-il justement, quand un homme se met à écrire ? « Je suis en train de découvrir, confie Auster, ce que ça… signifie d’être artiste, d’être celui qui devient artiste en retournant vers l’extérieur ce qui est en lui ». Les pages les plus singulières du livre évoquent cette difficile épreuve. Voué à l’écriture comme d’autres à l’argent, au sexe ou à l’ambition, le jeune Auster se livre sans retenue au gribouillage, seule manière d’échapper à soi-même autant qu’à l’époque, cherchant dans les mots un refuge que ni l’Amérique ni la France ne lui accordent pleinement. Mausolée du souvenir, palais des glaces de l’ego, Excursions dans la zone intérieure se clôt sur cette période cruciale où le temps de la vie finit par coïncider avec le temps de l’écriture.

 

Philippe Derivière


  • Vu : 3127

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Paul Auster

 

Paul Auster est un écrivain américain né en 1947 à Newark dans le New Jersey. De 1965 à 1970, il étudie les littératures française, anglaise et italienne à Columbia University où il obtient un Master of Arts. Il publie à cette époque, des articles consacrés essentiellement au cinéma dans la Columbia Review Magazine, et commence l’écriture de poèmes et de scénarios pour films muets. De 1971 à 1975, il s’installe à Paris et, en connaisseur attentif de notre langue, il traduit Dupin, Breton, Jabès, Mallarmé, Michaux et Du Bouchet. Unearth, son premier recueil de poèmes paraît aux Etats-Unis en 1974, puis en France, en 1980, aux éditions Maeght. Sa Trilogie new-yorkaise, constituée deCité de Verre (1987), Revenants (1988) et La Chambre dérobée (1988), paraît aux éditions Actes Sud et connaît un succès immédiat auprès de la presse et du public. Suivront des essais, des recueils de poésie et de nombreux romans, dont Moon Palace (1990) ou encore Léviathan qui obtient en 1993 le Prix Médicis étranger. Paul Auster a aussi écrit des pièces de théâtre dont Laurel et Hardy vont au paradis qui a été joué au Théâtre de La Bastille en 2000. Cité de verre qui a été adapté en bande dessinée par David Mazzucchelli en 1995. En 1993, La Musique du hasard a fait l’objet d’un film réalisé par Philip Haas. Passionné depuis toujours par le cinéma, Paul Auster réalise Smoke et Brooklyn Boogie en collaboration avec Wayne Wang. En 1996, ces deux films sont diffusés sur les écrans internationaux. Smoke obtient le Prix du meilleur film étranger au Danemark et en Allemagne. En 1998, Paul Auster écrit et réalise Lulu on the bridge, avec Harvey Keitel, Mira Sorvino et Willem Dafoe, film sélectionné à Cannes dans la catégorie “un certain regard”. Il poursuit son activité de cinéaste en réalisant La Vie intérieure de Martin Frost d’après un scénario composé à partir de l’une des intrigues de son roman, Le Livre des illusions, en 2007.
En France, toute l’œuvre de Paul Auster, traduite en trente-cinq langues, est publiée chez Actes Sud. Il est membre de The Academy of Arts and Letters et a reçu le Prix du Prince des Asturies en 2006 (entre autres distinctions prestigieuses).Paul Auster vit à Brooklyn avec sa femme, la romancière Siri Hustvedt.
Derniers ouvrages parus : Seul dans le noir (2009 ; Babel n° 1063), Invisible (2010 ; Babel n° 1114), Sunset Park (2011) et Chronique d'hiver (2013).

 

A propos du rédacteur

Philippe Derivière

 

Formation en Philosophie (Université de Bruxelles et de Tübingen)

Boursier du Centre National des Lettres

Boursier du Ministère de la Culture de la Communauté française de Belgique.