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Europe, n°918, Loránd Gáspár (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 04.11.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Revues

Europe, n°918, Loránd Gáspár, octobre 2005, 18,50 €

Europe, n°918, Loránd Gáspár (par Matthieu Gosztola)

 

« Si votre nature a la force créatrice de la Nature elle-même,

où que vous alliez, vous verrez les poissons bondir »

(d’après Hung Tseu Tch’eng)

« C’est toujours la même vie en nous qui construit des corps nouveaux, une peau et des poumons d’une plus grande santé où puisse librement bouger entre la pesanteur confuse et les bruits légers du matin, le peigne lumineux d’un désir qui démêle et rassemble ». Tout n’est-il pas appréciable dans le fait d’être vivant ? Tout, y compris ce qui ne saurait être apprécié. « Je tiens ma vie / un morceau de pain / très fort les cent grammes / du prisonnier de guerre / et souvent j’ai si faim / qu’à peine il en reste / et les choses se colorent / de peurs merveilleuses ». Déjà, sur la route du temps, Apollinaire prévenait : « Tu pleureras l’heure où tu pleures / Qui passera trop vitement / Comme passent toutes les heures ».

En ces instants de morne désespérance, du fait de la Covid-19, il nous faut nous tourner vers, amoureux de l’immensité et des déserts qui – outre la mer – en sont la conjugaison, un poète qui fit de la lumière sa résidence principale, son instrument de musique (« on peut toucher des mains la lumière »), son domaine de prédilection : Loránd Gáspár. « Chaque matin d’un bond / le soleil prend pied dans mon visage. / Je m’empare de cette brûlure comme d’un gouvernail. […] Jardin de pierres. Bien différent de ceux qu’ordonne une pensée dans un Orient plus lointain. Ces pierres sont là sans ordre ni désordre, elles existent. Elles sont là un instant, immobiles, remplies de mouvements, articulées à une infinité d’autres. Si je fais quelques pas pour atteindre la crête d’en face, à l’est, mon regard sera happé, bu par l’étendue. Mais je ne bouge pas. Dans mon dos le soleil est déjà couché et pourtant la luminosité s’accroît. Chaque grain de minéral émet une vibration, et l’œil qui voudrait en saisir la source se perd comme dans l’étendue. La rumeur monte, l’air devient visible, on peut toucher la musique qui bout doucement dans les alvéoles. […] [L]es calcaires dépensent lentement leurs réserves de clarté. Ce sont des moments d’une ferveur tactile, d’une fermentation visuelle inoubliables. Tout un monde massif et opaque s’aère dans une porosité pulmonaire. Dans chaque molécule de lucidité on sent enfler le désir d’une ouverture sur laquelle il n’est plus question de revenir. […] Depuis des ans nous n’avons plus commerce / qu’avec les pierres. / Nos pas s’allument aux craies aveugles / gisement étroit entre deux points d’eau. / Ma vie brûlée de tant de lumières / parfois d’une immense tendresse j’oublie / que tout est sourd / et me lève comme une mélodie ».

Un poème, est-ce une mélodie ? Un poème, qu’est-ce au juste ? « Une poignée de mots […] assemblée comme un corps ou une maison, toujours disponible tant qu’il y aura des humains capables de l’irriguer de leur sang, de leur lumière ». « Une poignée de mots » signifie que, pour ne pas avoir à se renier, jamais l’on ne doit divorcer d’avec la simplicité : « J’ai seulement des choses très simples / le soleil s’est découpé peu à peu comme / ma mère découpait le pain / nous mettons la soupe sur la table / (ces choses au-dehors qui tombent lentement, / le jasmin, la neige, l’enfance) ».

Les contributions de Madeleine Renouard, Daniel Lançon, James Sacré, Adrien Montolieu, Christine Andreucci, Dominique Combe, Michel Ledoux, Maxime Del Fiol, Marie Joqueviel-Bourjea, Wilfried Mercklen, Elza Adamowicz, Sarah Clair, Michel Deguy, Zeno Bianu, Bernard Noël, Samuel Shimon et Christian David analysent, chacune à leur manière, cette ineffable* simplicité – qui partage sa nécessité avec le geste démesuré, invisible pour qui seulement s’arrête, de la pousse s’affranchissant de la terre –, et rendent pleinement justice à une volonté d’écrire « Pour ce torrent sans lit / ce chant immobile de pierres // Pour cette douleur étroite / ce chemin de nul nerf // Pour ce feu austère dont nul arbre ne brûle // Pour cette flamme jamais née / qui charrie l’obscur de ma voix // Pour ton nom muet qui enchante mes oreilles // Pour ce qui me reste de fraîcheur / Pour ce repas de poussière ////// Pour cette eau qui monte / dans la clarté des pierres ».

Dans le long entretien avec Madeleine Renouard qui ouvre ce numéro d’Europe, Gáspár se confie ainsi : « J’aime dessiner, mais je colle aussi des choses que je ramasse, des feuilles, des fleurs, des plumes, des bouts d’écorce. Malheureusement, les carnets ou cahiers ne se prêtent guère pour abriter tous les cailloux, bouts de bois et coquillages que je ramasse, car tout cela pourrait faire partie de mes notes ».

Et pourtant, Gáspár réussit un prodige : le prodige qui consiste à faire que, lisant ses poèmes ou ses notes, par la grâce de notre pensée ainsi agrandie, notre paume puisse – par exemple – se refermer sur une branche d’amandier : « Tel un sens encore plus éphémère de mon corps, détecteur hautement sensible, en avant-poste de mes pensées, cette branche d’amandier est là dans la fenêtre, avec ses quatre ou cinq grandes fleurs naïves. Au petit matin, les yeux encore tout barbouillés d’ombres où je ne distingue presque rien, elles vibrent déjà de tout ce que je ne vois pas. Puis peu à peu, une substance produite par la force d’une présence : la lumière ».

Aux poèmes de Loránd Gáspár, et le volume d’Europe refermé, il nous est possible de répondre ceci, dans un murmure (dans un dénudement) : Merci. Merci de nous apprendre à considérer que nous aussi, nous sommes, ne pouvons qu’être « toujours aussi stupéfait[s] de voir. Toute cette énergie, cette vitesse formidable articulées quelque part à la nature de [nos] yeux, de [notre] pensée, à la précarité de [notre] regard ».

 

Matthieu Gosztola

 

* Son « style tout entier donn[e] ce qu’il donne toujours là où il devient sensible : le sentiment d’une présence », pour reprendre la formulation d’Henri Godard dans L’Expérience existentielle de l’art. Et toute présence habite, par essence, le royaume de l’ineffable.

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com