Identification

Etudes

Un critique littéraire singulier à l'aurore du XXème siècle : Alfred Jarry (3/3)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 08 Février 2013. , dans Etudes, Les Dossiers, La Une CED

 

Cependant, il faut également remarquer que Jarry déforme de nombreux passages des textes chroniqués, par l’hyperbole notamment (42), en remplaçant un rapport de succession par un rapport de cause à effet (43), en modifiant certains noms propres (44) ou termes étrangers (45), en opérant un montage de plusieurs passages distincts qu’il synthétise en une seule formulation (46), ou en allant jusqu’à forcer le sens de tel passage jusqu’au contre-sens (47). Tout cela est-il le fruit de souvenirs de lectures quelque peu distanciés (et l’on sait comme Jarry avait une immense mémoire) ? Cela ne semble pas possible car Jarry, sauf exception, rendait compte des livres qu’il lisait juste après les avoir lus. De plus, il s’y reporte très précisément, pour y puiser, à la virgule près, ses citations (directes ou indirectes), lesquelles sont le plus souvent voisines dans le cours du texte chroniqué. Et même quand Jarry ne déforme pas le propos du livre, il transforme un détail en totalité, ce qui est une autre forme de déformation : il rend compte de certains aspects seulement d’un ouvrage mais sans jamais le spécifier comme si au travers de ces aspects l’on pouvait saisir la totalité de l’ouvrage, développant ainsi la synecdoque comme si elle se confondait avec la synthèse (48) (et c’est du reste l’un de ses grands principes esthétiques). Jarry ne conserve du texte source que des éléments à ce point réduits qu’ils ne font à la limite plus écho aux propos de l’auteur.

Un critique littéraire singulier à l'aurore du XXème siècle : Alfred Jarry (2/3)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 01 Février 2013. , dans Etudes, Les Dossiers, La Une CED

 

Je m’explique : tandis que dans la première période critique de Jarry, le compte rendu s’affichait ostensiblement comme poème en prose du fait de l’obscurité de sa langue, à La Revue blanche, l’auteur de Messaline ruse, « trich[e] avec la force », pour reprendre la formulation de Roland Barthes (27). Sa langue est d’une grande clarté mais il utilise un grand nombre de « raccourcis » dans le domaine de l’encyclopédique. S’il le fait, c’est par goût personnel pour l’érudition, lequel paraît notamment sous la forme d’un mépris affiché et tonitruant pour la vulgarisation, mais c’est aussi et d’abord parce que l’auteur de Faustroll navigue sans obstacles apparents d’un secteur défini de l’épistémologie à un autre, rendant compte d’ouvrages portant sur l’astronomie, l’économie politique, la médecine etc. En conséquence, étudiant la critique littéraire de Jarry à La Revue blanche, si je me suis de facto placé dans le « contexte d’une historiographie renouvelée de la période (histoire littéraire, histoire des arts, histoire culturelle) plus soucieuse du champ éditorial des revues » (28), je me suis inscrit également pleinement « dans la mouvance des études menées, depuis plusieurs années, autour de l’interaction du scientifique et du fictionnel, et, plus généralement, sur la relation de la littérature et du savoir » (29).

Léon Bloy : Exégèse des lieux communs (1/3)

Ecrit par Françoise Quillier , le Mercredi, 30 Janvier 2013. , dans Etudes, Les Dossiers, La Une CED

 

« La parole du Bourgeois […] va toujours plus loin que sa pensée qui ne va ordinairement nulle part ».

Après la satire romantique du bourgeois, après Flaubert et le Dictionnaire des idées reçues, la dénonciation des poncifs a elle-même quelque chose du lieu commun qui menace toute pensée dès lors qu’elle se publie. Bloy considère pourtant son Exégèse comme ce qu’il a fait de plus original, un livre, de fait, foisonnant, excessif et encore aujourd’hui stimulant. La singularité de sa critique tient à l’engagement religieux de son auteur qui interroge le lieu commun dans l’horizon de la Parole divine.

Comme ses prédécesseurs, il en dénonce bien sûr la bêtise, renversante au point que l’exégète qui s’y confronte peut se retrouver, la tête passée entre les jambes, dans la plus totale perplexité. Il a beau s’interroger, cela ne veut rien dire, ou n’énonce finalement qu’une plate banalité : ainsi « on ne peut être et avoir été » est soit une contre-vérité puisqu’on peut très bien être stupide après l’avoir déjà été, soit ne dit rien d’autre que ce que nous constatons chaque jour, à savoir que, malheureusement, nous vieillissons. Qui renonce à faire usage de sa pensée dispose de ce répertoire d’idées toutes faites, en assez petit nombre, car toutes disent au fond à peu près la même chose. La pauvreté du contenu va avec la nécessité de la forme, l’exacte coïncidence du sens et de son expression.

Un critique littéraire singulier à l'aurore du XXème siècle : Alfred Jarry (1/3)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 24 Janvier 2013. , dans Etudes, Les Dossiers, La Une CED

 

Comme l’écrit Julien Schuh, « [l]a première période de l’écriture de Jarry », qui correspond à « la première moitié » de sa vie d’écrivain, de 1893 à 1899, « peut être analysée comme une forme de quête de l’absolu littéraire : dans le sillage du décadentisme et du symbolisme, et sous l’égide de Remy de Gourmont, Jarry livre des ouvrages d’une obscurité calculée, synthèses voulues de son univers, prétendument libérées des contingences » (1). Cette « obscurité calculée » s’inscrit pleinement dans la mouvance du « rêve mallarméen du livre », rêve qui correspond à toute une époque, étant ontologiquement relié au symbolisme.

Ce rêve est, comme le note Bertrand Marchal, « d’abord un rêve narcissique d’identité absolue, le rêve d’un livre […] total qui enferme dans sa plénitude jalouse, comme les missels à fermoir ou les grimoires des alchimistes, la plénitude du sens » (2). Et cette plénitude du sens ne doit pas être octroyée à quiconque. Pour Jarry comme pour Mallarmé, la lecture est vue comme « un viol » (3). Et, de fait, l’œuvre est « livr[ée] » à la « subjectivité » perçue comme « parasite » (4) du lecteur.

André Kertész et Ludovic Degroote : le geste impossible du souvenir

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 11 Janvier 2013. , dans Etudes, Les Dossiers, La Une CED

 

 

A l’occasion de la parution de Monologue de Ludovic Degroote aux éditions Champ Vallon, collection Recueil, octobre 2012, 97 pages, 11,50 €

 

Octobre 1977. Le photographe André Kertész perd sa femme Élisabeth, qu’il a rencontrée près de soixante ans auparavant. Il va faire l’utilisation du Polaroid SX-70, explorant « les possibilités intimistes offertes par ce procédé novateur, très éloigné de la pratique classique : petit format carré (8 x 8 cm), en couleurs, développement immédiat et production d’une vue unique, sans négatif », comme le soulignent Annie-Laure Wanaverbecq et Michel Frizot.

Parallèlement, il découvre dans une vitrine un buste en verre qui l’intrigue. Suite à trois mois d’hésitation, il l’achète.