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Être soi-même, Une autre histoire de la philosophie, Claude Romano (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 06.02.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Être soi-même, Une autre histoire de la philosophie, Claude Romano [première édition], Gallimard, coll. Folio essais n°648, série XL, janvier 2019, 768 pages + 12 pages hors texte, 15,90 €

Être soi-même, Une autre histoire de la philosophie, Claude Romano (par Matthieu Gosztola)

 

Stendhal a noté le 4 mars 1818 dans son Journal : « Je crois que pour être grand dans quelque genre que ce soit il faut être soi-même ». Mais, fût-elle nuancée par l’usage d’un modalisateur, une telle affirmation a-t-elle un sens ? Que signifie cette expression « être soi-même » ? N’est-elle pas absurde ? Oscar Wilde ironisait ainsi : « Be yourself, everyone else is already taken ». C’est que l’expression « être soi-même » est manifestement tautologique. Qui pourrait-on être d’autre que soi-même ? Or, le domaine de la tautologie n’est-il pas, si l’on en croit Wittgenstein, le domaine des expressions vides de sens (sinnlos) ? À partir du moment où être, c’est être nécessairement le même que soi (« no entity without identity », affirmait Quine), on ne voit ni comment il serait possible de parvenir à être soi-même, ni comment on pourrait échouer à l’être. En sorte que l’injonction paraît être une absurdité.

S’interroger sur la façon que nous avons d’être nous-mêmes, n’est-ce pas, ensuite, apporter de l’eau par hectolitres au moulin mastoc et peinturluré du narcissisme ambiant ? L’impératif de vérité envers soi-même et d’accomplissement de soi est devenu notre forme de vie. Et cela a abouti, aux yeux des détracteurs de cet impératif, à une véritable culture du narcissisme. Et à son cortège de conséquences funestes. Voulez-vous que nous citions quelques-unes de ces conséquences ? Le repli sur soi individualiste. L’érosion des liens sociaux. Un relativisme moral à peu près total. L’hédonisme creux. Le culte de la performance. La rivalité et l’envie généralisées. Un vide existentiel extrême. Et même « un style de désespoir que les générations précédentes ne connaissaient pas », lié à une perte d’estime de soi et au sentiment de sa propre insuffisance qu’Alain Ehrenberg a appelé « la fatigue d’être soi ».

Alors, pourquoi une telle publication (qui se révèle être, disons-le d’emblée, passionnante) ? Le travail qui a abouti à celle-ci est né de la conviction du phénoménologue Claude Romano « que les pensées du moi se sont inexorablement fourvoyées – ou plutôt, que penser en termes de moi, d’ego, d’égologie, c’est inévitablement se fourvoyer en postulant l’existence de quelque chose comme une identité purement privée (ou un sens purement privé de l’identité), ce qui ne peut dès lors aboutir qu’à l’acosmisme et au solipsisme ».

Comme l’a remarqué Bernard Williams : « We need each other in order to be anybody » (in Truth and Truthfulness, an essay in genealogy, Princeton, Princeton University Press, 2002). Être soi-même est un essai audacieux, qui ne suit guère « la » philosophie contemporaine. Laquelle, « dans le sillage des grandes égologies, […] continu[e] de se focaliser presque exclusivement sur les paradoxes de l’identité personnelle […] ».

En se centrant non plus sur le problème de l’identité à soi, mais sur celui, bien distinct, de l’ipséité, de l’être-soi-même, de l’existence en personne dans une forme de vérité, l’on assiste là, et c’est stimulant, à un véritable éloge – riche d’enjeux éthiques et existentiels – de l’authenticité. Cet éloge – aussi subtil que l’est la pensée de Montaigne (l’exemplaire de Bordeaux est consultable ici) – est né d’une « longue enquête archéologique ». Qui s’est attachée à dégager des possibilités de pensée qui ont été ensevelies, obscurcies, ou recouvertes à différents degrés par le surgissement de conceptions plus récentes. Et qui a renouvelé un effort pour reconstruire l’arrière-plan sur lequel se détachent ces conceptions ou, quand cela s’est avéré possible, le terrain sur lequel elles se sont bâties et qu’elles ont contribué à enfouir à leur tour.

Et faisant cela, en rompant avec l’égologie, Romano ne quitte pas pour autant nos sphères d’intérêt. Bien au contraire. Car nous sommes tous convaincus que l’idéal d’authenticité possède un sens. Et quand bien même nous ne le serions pas, l’authenticité est indissociable, pour le meilleur et pour le pire, de l’horizon éthique de nos sociétés démocratiques contemporaines dans lesquelles « chacun ne se définit plus exclusivement, ni même principalement, par sa naissance ou sa position sociale, mais est appelé à se définir lui-même en fonction de ses choix et de ses préférences ».

« La sincérité consiste à dire ce qu’on pense, parfois même à faire ce qu’on dit ; l’authenticité à être ce qu’on est », écrit Romano. Il s’agit de vivre sa vie ; comment, autrement, pourrait-on être ce que l’on est ? Il ne s’agit pas d’imiter celle des autres. Cela confère une importance toute particulière à la sincérité que l’on doit avoir envers soi-même. Si l’on n’est pas sincère, on rate sa vie, on rate ce que représente pour soi le fait d’être humain. Il nous revient, parce que chaque individu est absolument distinct des autres, d’accomplir cette différence. Et pour cela de découvrir, d’abord, en quoi elle réside. Aux yeux de certains, « être soi » peut devenir alors un impératif sacré. Et le fait de suivre sa nature, une loi. « No law can be sacred to me, but that of my nature », affirme Ralph Waldo Emerson. Romano quant à lui ne va pas – il convient de le souligner – jusqu’à ériger le « devoir » d’authenticité en exigence inconditionnelle, en véritable absolu éthique, car ce devoir entre en conflit avec d’autres devoirs.

C’est parce que l’authenticité consiste à être ce que l’on est qu’elle est indissociable de l’idée d’accomplissement de soi. Accomplissement de soi ? Disons épanouissement de ses propres virtualités. L’authenticité exige que nous nous trouvions nous-mêmes en nous soustrayant aux pressions du conformisme. « Mache dir selber Bahn », souffle Goethe. « Ouvre-toi ta propre voie ». Un impératif qui résonne dans un poème intitulé « Mut », courage, « ce qui suggère déjà, si besoin était, constate Romano, que ce genre d’attitude n’est pas sans coût personnel : elle nous oblige à renoncer aux illusions rassurantes sur nous-mêmes, aux rôles dans lesquels on voudrait nous enfermer, à regarder notre propre vérité en face, aussi laide soit-elle, à renoncer à la tranquillité et parfois même à la respectabilité, à ne plus transiger avec nos désirs ». « Find your deepest impulsion, and follow that », affirme, pour sa part, D. H. Lawrence.

Épictète a noté : « ei toinun ekei eimi egô, hopou hê prohairesis » (« je me trouve moi-même là où se trouve la décision »). Jean-Paul Sartre ira jusqu’à écrire, dans ses Carnets de la drôle de guerre : « Je suis ce que je veux » ; « [a]insi suis-je tout entier vouloir puisque je veux ce que je suis ».

Étymologiquement, il ne faut pas l’oublier, l’idée d’« authenticité » renvoie à celle de possession, et de maîtrise de soi-même. Authentês, en grec, est un composé d’autos (par soi-même, de sa propre initiative) et de hentes (qui achève, réalise). Au commencement, le mot signifiait l’auteur d’un crime, le meurtrier. Mais il a revêtu, par la suite, une signification plus vaste, à savoir « celui qui a pleine autorité sur… ; le maître, le seigneur ». Continuent à sous-tendre l’emploi d’« authentique » en français ces significations. Car est authentique celui qui, « en ayant pleine autorité sur lui-même, existe dans une forme de vérité sur soi, celui qui est pleinement lui-même et en assume toutes les conséquences ».

Au terme de notre lecture d’Être soi-même, il nous est possible d’affirmer que le « soi-même » n’est pas une espèce de chose. Ni un noyau d’identité à soi. Ce n’est pas la condition de notre propre continuité à travers le temps. C’est l’idéal d’une auto-possession pleinement réalisée. Et c’est donc aussi l’idéal d’une élévation au-dessus de notre particularité. Et contingence. Cette élévation nous permettant de coïncider – beauté que cela – avec celui que nous sommes appelés à devenir. « Tourne ton regard vers le bien véritable, sois heureux de ton propre fonds [de tuo]. Mais ce fonds, quel est-il ? Toi-même [te ipso] et la meilleure partie de toi ». Cet avertissement est signé Sénèque. Corrigeons-le quelque peu. Toi-même, c’est-à-dire la meilleure partie de toi. Celle qui porte à son accomplissement la plénitude de ton essence…

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com