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Et vous m’avez parlé de Garry Davis, Frédéric Aribit (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 06.02.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Anne Carrière, Roman

Et vous m’avez parlé de Garry Davis, février 2020, 206 p. 17 €

Ecrivain(s): Frédéric Aribit Edition: Anne Carrière

Et vous m’avez parlé de Garry Davis, Frédéric Aribit (par Léon-Marc Levy)

 

Défense et illustration de l’art romanesque.

 

C’est un plaisir de retrouver l’élégance et l’humour du style de Frédéric Aribit. Ajoutez-y une structure romanesque virtuose, qui croise jusqu’au vertige les fils d’une rencontre amoureuse d’une soirée basque et l’histoire d’un personnage pour le moins improbable, Garry Davis, fondateur en 1948 du mouvement pacifiste « Citoyens du monde », et bargeot hyperactif qui va réussir un temps à mobiliser un large public, parmi lesquels des intellectuels de premier rang comme Camus, Gide, Einstein, Sartre, rien moins ! Tricotage narratif qui offre à Frédéric Aribit l’occasion de jouer avec les frontières du réel et de l’imaginaire, de l’essai et de la fiction, avec un doigté qui évoque irrésistiblement le « F for Fake » d’Orson Welles. A la phrase prêtée à Fernando Pessoa : « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas », Aribit répond – épanoui – « la vie est la preuve que la littérature ne suffit pas ». L’essai que Julia, la belle Julia, écrit sur Garry Davis est plus semé d’événements incroyables que la plupart des romans.

Ce mouvement itératif de la réalité à la fiction constitue une matière dense pour un roman dont on ne sait – à aucun moment – ce qui est réalité et/ou fiction. Que des éléments importants de la biographie de Garry Davis soient constitutifs de la narration est incontestable. Mais de faits attestés historiquement, Aribit tisse une toile narrative traversée de faits fictionnels, romanesques. C’est ce tricotage qui donne son allant au roman, doublement passionnant : un personnage réel incroyable et loufoque tel que l’histoire en offre de temps en temps ET un personnage de roman, plus loufoque encore, qui nous emmène dans les sentes improbables de ses engagements aussi baroques que courageux parfois.

Frédéric Aribit fixe le centre de son roman dans cette déclaration à la femme qu’il courtise tout au long de l’histoire, celle à qui il s’adresse déjà dans le titre du livre (le « vous ») :

 

« Qu’en dites-vous Julia ? Quel crédit, dans ces conditions, accorder à la réalité, lorsqu’on la fixe en cyclope qui prétend à la vérité ? Toute lecture est subjective, en dit moins sur l’objet lu que sur le sujet qui lit, et sur la façon dont il braque ses projecteurs sur le monde. De sorte que le réel est une vaste blague, oui. Il n’y a que du discours, et du désir. Et si telle est votre opinion, je ne crois pas pour ma part que l’essai détiendrait la vérité quand le roman, plus ouvert à la multiplicité par définition, serait l’espace du mensonge. Garry Davis est une fiction ? Le vôtre y compris. »

 

Vertige de l’abyme, du réel et de l’irréel, de la vérité en littérature. Aribit sûrement a lu Maurice Blanchot, en tout cas il s’en fait l’écho : « La lecture fait que l’œuvre devient œuvre » (Maurice Blanchot in L’espace littéraire). L’écriture n’advient au réel du lecteur qu’en tant qu’elle est absorbée par lui, recréée. Elle devient donc fiction, quoi qu’il en soit du statut de ce qu’elle profère.

 

Livre de badinage et de profondeur, de légèreté et de variations sur l’acte littéraire, et vous m’avez parlé de Garry Davis est un livre pétillant d’intelligence et le style de Frédéric Aribit, toujours aussi impeccable, en fait un des meilleurs romans français de cette rentrée d’hiver.

 

Léon-Marc Levy

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A propos de l'écrivain

Frédéric Aribit

 

 

Né en 1972 à Bayonne, partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris, où il enseigne les Lettres à l’École Jeannine Manuel.

Bibliographie :

- Comprendre Breton, essai graphique, avec Eva Niollet, Éditions Max Milo, 2015.

- Trois langues dans ma bouche, roman, Belfond, 2015.

- « Les Fées », in Leurs Contes de Perrault, collectif, collection Remake, Belfond, 2015.

- André Breton, Georges Bataille, le vif du sujet, L’écarlate, L’Harmattan, 2012.

- « La dernière nouvelle » ; « Urbi et Orbi », Prix de la nouvelle de l’Œil Sauvage, Éditions de l’Œil Sauvage, Bayonne, 2000.

- « Noctambulation », La Ville dans tous ses états, Prix des Gouverneurs (Prix de la nouvelle de la ville de Bayonne), Éditions Izpegi, 1997.

Auteur de nombreux articles publiés en revues en France (Patchwork, Loxias, Les Cahiers Bataille, Chiendents, Recours au poème…) ou à l’étranger (Roumanie, Grèce).


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil