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Et si je t'aime prends garde à toi !

Ecrit par Jean Bogdelin le 02.03.12 dans La Une CED, Les Chroniques

Et si je t'aime prends garde à toi !

Les amateurs d’opéra connaissent cet air de Carmen « Et si je t’aime prends garde à toi », qu’ils leur arrivent de fredonner, en pensant à Bizet, auteur de l’Opéra, et non à Mérimée, sans lequel rien n’eût été possible. Pourtant aucune phrase semblable ne se retrouve dans la nouvelle. Sans doute les librettistes connaissaient-ils aussi La Vénus d’Ille, dont la représentation en bronze, quasiment grandeur nature, irradie un pouvoir bien plus fatal que le charme de Carmen. Or cette statue porte sur son socle une inscription, « CAVE AMENTEM », que l’écrivain traduit par « Prends garde à toi si elle t’aime ».

C’est donc à la Vénus d’Ille qu’appartient en fait l’avertissement, plein de passion et de menace, donné par Carmen dans sa célèbre habanera du 1er acte :


L’amour est enfant de bohème

Il n’a jamais, jamais, connu de loi

Si tu ne m’aimes pas, je t’aime

Et si je t’aime prends garde à toi !

Joli couplet trouvé par les librettistes, puis admirablement mis en musique par Bizet. Mais que dit Mérimée de Carmen dans sa nouvelle ? Dès sa rencontre, il se voyait en compagnie d’une sorcière, servante du diable. « C’était une beauté étrange et sauvage ». « Sa peau, d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre ». « Ses yeux surtout avaient une expression à la fois voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis à aucun regard humain ».

Suivons ensuite l’auteur dans La Vénus d’Ille, et notons l’expression qu’il décèle sur le visage de la statue en bronze, récemment mise au jour, recouverte d’une patine vert noirâtre, en contraste saisissant avec « ses yeux incrustés d’argent ». « Dédain, ironie, cruauté se lisaient sur ce visage d’une incroyable beauté cependant ». « Je plains ses amants ! Elle a dû se complaire à les faire mourir de désespoir ».

Si ces remarques troublantes peuvent nous conduire à Carmen, écrite des années plus tard, elles donnent surtout à la Vénus une apparence inquiétante, avec ses yeux brillants produisant « une certaine illusion qui rappelait la réalité, la vie ». « Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs. On dirait qu’elle vous dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant ».

De fait Vénus allait s’animer de plus en plus, punissant sur le champ ceux qui osaient la narguer, tout en laissant en option le poids du hasard dans l’explication de ses méfaits. C’est ainsi que l’irrationnel faisait en catimini irruption dans le réel, occupant à la longue une place démesurée. Le fantastique finit par s’installer naturellement comme seule réalité.

Le summum de la provocation à l’égard de Vénus vient de la bourde d’un jeune homme, le matin même de ses noces. Pour être à l’aise dans le jeu de paume, il confie à la statue la bague destinée à la future mariée, en la lui enfilant dans l’annulaire de sa main droite minutieusement décrite. « La main droite, levée à hauteur du sein, était tournée, la paume en dedans, le pouce et les deux premiers doigts étendus, les deux autres légèrement ployés ».

Une fois finie la partie très disputée du jeu de paume, le jeune homme tout en sueur part à la cérémonie de mariage sans la bague, l’ayant oubliée. Il n’a plus le temps de la récupérer, il donne en échange une autre bague à la mariée. Après le repas de noces, il tente de retirer l’anneau du doigt de la Vénus. Impossible, confie-t-il au narrateur. « Elle a serré le doigt… C’est ma femme, apparemment, puisque je lui ai donné l’anneau… Elle ne veut plus le rendre ».

La nuit de noces sera extrêmement mouvementée. Le narrateur entend monter à l’étage, où se trouvent les chambres, des pas insolites. « Le silence régnait depuis quelque temps lorsqu’il fut troublé par des pas lourds qui montaient l’escalier. Les marches de bois craquèrent fortement ». Le narrateur s’endort, et se réveille avant le chant du coq. Il entend des pas redescendre l’escalier. « Le jour allait se lever. Alors j’entendis distinctement les mêmes pas lourds, le même craquement de l’escalier que j’avais entendus avant de m’endormir ».

Tous ces bruits réveillèrent la maisonnée. On découvrit alors dans sa chambre le jeune marié mort étouffé, la poitrine brisée, comme « étreinte dans un cercle de fer ». L’anneau de Vénus gisait à terre. Etait-elle venue pour le rendre ?

Comme dans la nouvelle Metzengerstein, d’Edgar Poe, publiée trois ans auparavant, en 1832, dans le Philadelphia Saturday Courier, La Vénus d’Ille est un autre cas d’irruption dans le réel d’une représentation, trop réussie de la réalité pour ne pas continuer à exister, attendant le moment propice pour se manifester de nouveau en tant qu’entité devenue vivante.

Chez Poe, il s’agit de la représentation, sur une tapisserie, d’un énorme cheval couleur de feu ayant appartenu à un cavalier turc tué autrefois par un Metzengerstein, cheval surnaturel qui reprend vie à l’occasion de l’incendie des écuries du château voisin, celui des Berlifitzing, famille rivale descendante justement du cavalier turc, lequel cheval s’échappe du château des Metzengerstein où l’œuvre d’art était exposée jusque là, laissant un vide dans la tapisserie. Le lecteur assiste alors à une série de chevauchées infernales, emportant finalement le dernier des Metzengerstein, en guise d’accomplissement prophétique d’une vengeance posthume.

Mérimée, angliciste accompli, ayant séjourné plusieurs fois en Angleterre, a-t-il lu Metzengerstein ? Possible mais peu probable, car les nouvelles d’un jeune auteur, fût-il de génie, ne franchissaient pas aisément l’Atlantique. D’autant que Metzengerstein n’a pas reçu le prix d’un concours renommé de nouvelles auquel il a participé. N’oublions pas non plus que Baudelaire n’a traduit les Histoires extraordinaires qu’en 1856.


Jean Bogdelin


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Chroniqueur au "Monde.fr"