Identification

La poésie autofictionnelle de Sanda Voïca

Ecrit par Didier Ayres le 12.01.16 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

La poésie autofictionnelle de Sanda Voïca

 

à propos de Epopopoèmémés, de Sanda Voïca, éd. Impeccables, 2015, 22 €

 

Avant d’en venir à ce qui fait le fond de ma lecture du recueil que Sanda Voïca publie aux éditions Impeccables, il faut parler de la forme que prend le livre. En effet, il est rédigé comme un journal intime qui, en 37 poèmes, couvre la période du 28 novembre 2011 dans l’après-midi, jusqu’au 15 mars 2012, lesquels franchissent le guet de l’année 2011/2012. Ces précisions ont leur importance, car ce journal qualifie cette traversée qu’entreprend Sanda Voïca avec ses lecteurs, dans la mesure où l’on lit ce qui a été écrit certains après-midis, ou durant des nuits d’insomnie, comme une confession personnelle et belle. Nous voilà ainsi pris par un univers autofictionnel qui nous permet d’observer la vie dans ses détails, accompagnés d’une poète, laquelle écrit ses poèmes sous la figure tutélaire d’Alain Jouffroy, qui ne quitte pas ces cinq mois d’écriture.

Cela dit, je voudrais préciser combien ces poèmes, qui ne sont jamais en repos, se feuillettent, s’augmentent, s’arment de noms d’auteurs, de titres de livres, de noms de films ou de cinéastes, de toute sorte de nourriture spirituelle, feuilletage qui anime très vivement cette demi-prose/demi-poésie des lieux et des instants, des poèmes du hic et nunc. Donc, autant de plaisir, et peut-être un programme avec ces vers du 9ème poème :

Car cela s’impose – non pas des poèmes, non pas des proses, non pas des journaux, non pas des fragments ou essais auto-bio-fantasio-miaulo-trémolo-rigolos.

Non – juste cela : entendez : héhéhé popopopololo poèmes de mon popol

Et plus : pourquoi pas un accent – aigu ! – de plus et cela deviendrait :

Epopopoèmés : après tout, aimés aussi, mes satanés poèmes !

Donc, cette poésie qui ne s’assied pas sur des certitudes ou des habitudes, qui prend pour principe de revenir chaque jour neuf et nouveau au langage, évoque une pluralité de références autant de l’écriture automatique – qui cependant n’a pas vraiment un lien avec le surréalisme (sauf peut-être au détour d’une strophe) – ou des tentatives plus récentes de la poésie sonore d’un Henri Chopin par exemple, permet à chacun de suivre un chemin au milieu de cette fusion d’images iridescentes et de faits, de faits divers ou d’anecdotes. Donc, pluralité des points de vue, diversité des approches.

Le froid de Jouffroy n’est pas le même que mon froid – mais on peut toujours les juxtaposer, les superposer, les ana-poser, anabolyser, les curcubitacer, les afragalmer, les citoyenniseriser, les canceronner, les shmitriquiller, les citroniquer, les marmoutillier, les mutiliser et quoi encore ?

ou encore

Je glisse de plus en plus dans mon français, dans mon poème, comme je déglisse de mes habits blancs, pour m’envoler, dans le jardin de Gethsémani, toujours contemporain : une feuille de ce jardin, d’un de ses oliviers, gît sur un rayon de ma bibliothèque, ramenée par une certaine Ghislaine, les années soixante-dix, trouvée dans un livre acheté chez un antiquaire. Le jardin saint à portée de ma main.

Cette forme en fragments, hachée, en quelque sorte luttant toujours pour apparaître unie à un sens, à une signification, en quête d’elle-même si l’on préfère, comme le poète qui se fait en faisant son livre – d’ailleurs j’ai songé à Montaigne qui rapporte lui aussi ce don de l’écriture de faire l’homme – tout confine à l’écoute de soi-même, à se porter à l’écoute des détails de ce que traverse la poétesse ici, son humour aussi ou encore vers la gravité qu’exige un travail sérieux. Donc, on chemine avec l’ange, peut-être autant que sous la statue d’A. Jouffroy, avec le chat de la maison, avec les lectures de l’artiste, avec son compagnon, avec les paysages et tout ce qui rend vivante une poésie de chaque jour.

Cette poésie charnelle, dans la mesure où c’est le réel qui l’inspire, se construit par ces enchâssements divers et variés, comme des poupées russes, la vie dans le récit de la vie, le récit de la vie dans des lectures, des lectures dans des noms et du langage, un langage parfois inventé, parfois pures sonorités, qui se ferme sur un lieu comme dernière place du poème. Elle est ainsi très ouvragée, et j’ai cru reconnaître ici ou là des influences de la mystique juive, dans la description des couleurs, ou encore dans ce qui évoquait pour moi un dieu « souffleur de verre ».

Aucun étonnement que Sanda Voïca veuille photographier Jésus, car cela paraît utile et souhaitable, en quelque sorte, si je puis dire.

En mission pour La Manche libre, chasser et photographier les non-événements,

J’ai voulu photographier Jésus, faire événement !

Par défaut d’engendrement – mais LE geste s’impose, de même que LA geste.

Menée par la lumière – comme Cavaillès, Spinoza ou Leibniz, et comme le camélia.

Cette poésie modeste et forte, nous invite dans une réalité, dans une vision du monde, dans une espèce de kaléidoscope épique, épopée poème, poème aimé, poésie de l’épopée personnelle, comme une sorte de Virgile qui conduirait Dante dans ses cercles de l’enfer et du paradis.

Je rends hommage à la neige qui peut rendre hommage – qui me rendra hommage un jour, en tombant tout simplement par terre – calme comme aujourd’hui, comme autrefois, comme dans mon enfance les flocons géants sur mon visage en allant à l’école,

Comme pendant les vacances d’hiver, moi à l’abri, lisant sur mon lit,

Comme à la montagne, étudiante, en vacances, seule sur des routes dangereuses, pour éviter les fêtes dans la cabane-hôtel.

 

Didier Ayres

 


  • Vu: 1313

A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

Lire tous les textes et articles de Didier Ayres


Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.