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Entretien avec Thomas Kelly, le virtuose romancier des bâtisseurs de New-York

Ecrit par Jérôme Diaz 14.01.17 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec Thomas Kelly, le virtuose romancier des bâtisseurs de New-York

 

Malgré l’intérêt du lectorat français pour le roman noir américain, le New-Yorkais Thomas Kelly, auteur de trois romans publiés chez Rivages, reste peu connu du grand public (1). Points communs à toutes ses histoires ? La ville de New-York, le milieu ouvrier, la diaspora irlandaise, les relations politico-mafieuses, le tout mariné dans des ambiances de bistrots et de batailles politiques à des périodes-clé du XXe siècle… Bref, un univers à situer quelque part entre Dennis Lehane et la série de Martin Scorsese, Boardwalk Empire. Bref, du lourd. Et du super bon. Excellent connaisseur des arcanes de la politique locale pour s’y être lui-même impliqué, Thomas Kelly a bâti une œuvre qui, des tunnels aux gratte-ciels en passant par les restaurants chics et les quartiers où il vaut mieux ne pas traîner ses guêtres, rappelle aussi bien Jack London et Emile Zola que Colum McCann et James Ellroy. En 1998 sortait son premier roman, Le ventre de New-York (2), et son traducteur Pierre Bondil réalisait le seul entretien paru à ce jour dans la presse française (3) – et grâce à qui ce qui suit a pu être réalisé. Et depuis, silence radio… jusqu’à aujourd’hui.

Comme tout bon romancier qui se respecte, vous avez fait un nombre impressionnant de boulots – dirigeant du syndicat des camionneurs, consultant pour la police de New-York, préparateur de campagne pour deux maires de la ville – avant de vous lancer dans l’écriture… En quoi ces expériences vous ont-elles donné envie de raconter des histoires ? Et pourquoi précisément le « roman noir » ?

 

Quand j’étais gamin, je dévorais les livres. J’ai eu la chance d’être élevé par des parents qui lisaient beaucoup, ils m’ont donc donné envie de faire la même chose. Cela en dépit du fait qu’ils avaient reçu une éducation très limitée : mon père avait grandi au sein d’une famille d’immigrants, et avait quitté l’école à quatorze ans pour aller bosser ; ma mère, elle, a été obligée de quitter l’école à seize ans pour subvenir aux besoins de sa mère.

Pour ce qui est du genre de mes romans, c’est le fait de travailler dans le bâtiment – au sens large – à New-York qui m’a donné l’idée d’écrire des histoires. Si, d’une certaine manière, mes livres correspondent à un genre, ils sont surtout imprégnés de réalisme social.

 

Vous dites que l’inspiration vous est venue en « travaillant dans le bâtiment » : pouvez-vous donner l’exemple d’une situation, ou d’un personnage, qui a déclenché chez vous le désir d’écrire ?

 

Quand je travaillais comme ouvrier des tunnels – pour le syndicat des « sandhogs » qui creusent ou réparent les tunnels de New-York –, j’ai été frappé de constater que, sur près de huit millions d’habitants, très peu d’entre eux étaient au courant du travail qu’on était en train de réaliser. La ville a connu une pénurie d’eau potable dès les années 1840 – l’accès à l’eau est donc possible uniquement grâce au travail de ces sandhogs qui ont creusé ces tunnels, lesquels alimentent la ville à hauteur d’environ huit milliards de litres par jour. Je voulais absolument raconter l’histoire de ces hommes. Il est très rare de trouver dans la littérature de fiction américaine des histoires qui décrivent la vie des hommes et des femmes de la classe ouvrière.

 

Votre œuvre fait penser à une fresque réaliste, avec un regard féroce sur les élites et une vraie empathie pour les laissés-pour-compte. On pense à Zola, Steinbeck, Jack London ou Upton Sinclair (4). En quoi ces auteurs vous ont-ils inspiré ou influencé ?

 

Je suis un grand fan de tous ces auteurs, et d’autres comme Dickens et Stendhal. Je tiens vraiment à raconter des histoires qui englobent un large éventail des aspects de la vie aux Etats-Unis.

 

Parmi tous ces auteurs, y en-a-t-il que vous avez particulièrement aimés et que, peut-être, vous conseilleriez ? Par ailleurs, est-ce que des auteurs de non-fiction comme Howard Zinn ou Louis « Studs » Terkel (5) vous « parlent », quand il s’agit de dépeindre les différentes strates de la société Américaine ?

 

En ce qui concerne les livres qui m’ont poussé à écrire, qui m’ont convaincu que j’avais quelque chose d’intéressant à raconter, il y en a eu surtout cinq : Les Seigneurs de Richard Price (6)[1]Fat City de Leonard Gardner, Les copains d’Eddie Coyle de George V. Higgins, Le Pape de Greenwich Village de Vincent Patrick, Red Baker de Robert Ward. Tous ces livres dépeignent des personnages qui m’ont semblé à la fois réalistes et accessibles. J’étais un grand fan de Studs Terkel. Je pense que son travail était vital et qu’il mérite vraiment d’être relu aujourd’hui.

 

Vos intrigues se situent à des périodes charnières du XXème siècle : 1930, 1980, 1990. En quoi ces périodes sont-elles importantes pour parler de New-York et, plus généralement, des Etats-Unis ?

 

J’ai choisi ces époques pour différentes raisons. Les années 1980 ont entraîné un énorme fossé entre les classes sociales en Amérique. Si le boom économique de l’ère Reagan a bénéficié à quelques-uns, ça n’a pas été le cas pour beaucoup d’autres. Je tenais à dépeindre tout ce que le côté sombre de ce boom a représenté – qu’il y avait un prix à payer par l’immense majorité des gens, afin que seulement quelques-uns s’enrichissent. Je suis convaincu que les germes de nos problèmes actuels (et la montée du « Trumpisme ») ont été semés à cette époque-là.

Les bâtisseurs de l’Empire se déroule en 1930, qui, bien que cela n’ait pas été évident à l’époque, fut une année charnière dans l’histoire de New-York, de l’Amérique et du monde. A ce moment-là, le gangstérisme a supplanté la machinerie politicienne, et est devenu le véritable pouvoir au sein de la ville. C’était bien sûr et ironiquement le résultat de la tentative des élites puritaines de maintenir les immigrants à leur place, en légiférant pour la Prohibition. En parallèle, le crash de Wall Street venait de se produire, et tout le monde n’avait pas encore bien réalisé l’énormité de cette tragédie. L’Empire State Building a été le dernier grand projet du secteur privé à voir le jour en Amérique pendant les quinze années suivantes.

Quant aux années 1990, c’est exactement la période que je décris dans Rackets. Je voulais écrire une histoire qui se passait dans l’Amérique contemporaine.

 

Vous parlez de l’ère Reagan comme ayant mené à la situation actuelle, notamment la montée de ce que vous appelez le « Trumpisme ». A cet égard, et dans la mesure où vous connaissez parfaitement la sphère politique, quel regard portez-vous sur des mouvements comme Occupy Wall Street, né suite à la crise financière et économique de 2008 et qui s’est, hélas, progressivement essoufflé ? Est-ce que la solution à ces problèmes vient nécessairement de la société civile ?

 

Je pense qu’il est absolument crucial que nous restions tous impliqués dans le processus politique. Il est important que les gens s’approprient ces questions – la plupart d’entre eux votent purement et simplement comme une sorte de réaction émotionnelle plutôt que de façon réfléchie – ou, malheureusement, ne votent pas du tout. En raison de la technologie (bien plus que de la mondialisation), des changements majeurs ont lieu au niveau de la structure économique mondiale – de moins en moins de travailleurs sont nécessaires pour produire la même quantité de biens. Aux Etats-Unis, nous n’avons aucune stratégie pour affronter ces changements. Au final, vous avez des millions de gens qui passent à travers et se sentent rejetés par la société. Ça ne peut que conduire à de gros problèmes.

 

« Les bâtisseurs de l’Empire » relate la construction de l’Empire State Building en 1930. Bien qu’on reste dans le roman noir (les fonds du chantier « appartiennent » à la mafia irlandaise), l’atmosphère est ici bien plus épique et puissante, dans l’esprit – et le mythe – des fameux pionniers. Il y a notamment cette scène, magnifique, où votre personnage féminin, Grace, une artiste-peintre, observe et dessine les ouvriers travaillant sur le gratte-ciel depuis un immeuble situé juste en face… Comment vous êtes-vous attelé à cette histoire ?

 

Ce livre est né de deux idées distinctes. D’abord, d’une phrase de James Ellroy disant que, s’il devait écrire une histoire où il serait question de meurtre en Amérique, il s’attaquerait à l’assassinat de JFK (7). De mon côté, j’ai senti que si je devais raconter une histoire à propos de construction et de corruption à New-York, ce serait sur New-York en 1930 – et surtout sur l’Empire State Building, qui est l’image de ce que New-York représente pour l’Amérique, et ce que l’Amérique symbolise aux yeux du monde.

La seconde raison de ce livre tient à mon histoire familiale. Dans le roman, le personnage de Michael Briody est inspiré de mon grand-oncle, qui portait le même nom et qui a été tué à New-York en 1930. Personne ne semblait savoir ce qui s’était passé, j’ai donc décidé d’écrire tout un livre pour, en quelque sorte, trouver une « raison » à sa mort. De même, le personnage de Grace est inspiré de ma grand-tante qui, comme le personnage dans l’histoire, était une immigrante qui vivait sur sa péniche à Brooklyn.

J’ai aussi eu la chance d’interviewer l’un des derniers hommes encore vivant à avoir travaillé sur le chantier de l’Empire State Building – il m’a raconté des histoires mémorables, comme cette scène où ils transforment le chantier en tripot nocturne illégal…

 

Vous avez cité James Ellroy ; avec quels autres écrivains, américains ou non, vous sentez-vous une proximité (style, atmosphère…) ?

 

Difficile de répondre – on essaie toujours d’avoir sa propre voix narratrice. J’essaie avant tout d’éviter de lire de la fiction quand j’écris.

 

Votre écriture est également cinématographique : on pense aussi bien à Sergio Leone (l’immigration dans « Les bâtisseurs… »), qu’à James Gray (les liens familiaux dans « Le ventre de New-York ») ou à la série « Boardwalk Empire »… D’ailleurs, une version new-yorkaise de « The Wire » (8) vous semble-t-elle envisageable ? En outre, il a été question d’adapter au cinéma « Les bâtisseurs… » (9), sous la direction de Guy Ritchie… Qu’en est-il à ce jour ?

 

Je travaille sur plusieurs projets. J’adorerais faire une version new-yorkaise de The Wire. On verra bien. Pour ce qui est des Bâtisseurs…, je ne crois pas que le projet d’adaptation avance. Il se trouve que je développe en ce moment le roman en une mini-série de dix heures, ce qui est le minimum absolu pour que cela fonctionne. Mais transformer le livre en un scénario de 100 pages a été une vraie souffrance !

 

En 2009, vous avez participé à la série « The Black Donnellys » (10) en tant que conseiller artistique. Comment avez-vous été amené à travailler sur cette série, et en quoi votre contribution a-t-elle consisté ?

 

C’est l’un des créateurs de la série, Bobby Moresco, qui a fait appel à moi ; j’ai surtout contribué à l’écriture des épisodes de la série.

 

Après ces trois romans, y en a-t-il un quatrième pour bientôt ?

 

J’y travaille en ce moment même…

 

Question subsidiaire : Donald Trump ou Hillary Clinton ?

 

Eh bien, c’est trop tard maintenant – mais je suis un grand partisan d’Hillary Clinton.

 

Selon vous, quel est le rôle d’un écrivain ? S’il raconte des histoires, doit-il délivrer un message ?

 

Je pense que le premier travail d’un écrivain est de divertir, mais aussi de raconter une histoire qui, de manière plus large, parle de la condition humaine, et enseigne peut-être quelque chose. J’essaie de ne négliger ni l’un ni l’autre – d’abord, faire en sorte que les gens aient envie de continuer à tourner les pages du livre, et ensuite décrire des aspects de la vie dont ils n’auraient rien su autrement. Par exemple, Les bâtisseurs de l’Empire est l’histoire d’un triangle amoureux qui se déroule lors de la construction de l’Empire State Building ; mais c’est aussi la représentation de ce qu’était la vie pour les immigrants en Amérique, à une période où les pénuries dues à la crise économique ont commencé à nous dresser les uns contre les autres. On espère susciter de l’empathie et, peut-être, même si c’est dans des proportions très modestes, nous permettre de mieux nous comprendre.

 

Entretien réalisé par Jérôme Diaz, avec l’aide de Pierre Bondil

 

(1) Ayant découvert cet écrivain par un heureux hasard, l’auteur de cet entretien a publié une critique de ses romans ici :

http://www.lacauselitteraire.fr/thomas-kelly-le-virtuose-romancier-des-batisseurs-de-new-york

(2) Payback en V.O.

(3) Entretien réalisé pour la revue de littérature policière « 813 » dont voici le blog : http://www.blog813.com/

(4) Auteurs cités par Thomas Kelly ici :

http://thewildgeese.irish/profiles/blogs/in-his-own-words-writer-thomas-kelly

(5) Décédé en 2008, Howard Zinn a combattu durant la Seconde guerre mondiale comme pilote dans l’armée de l’air américaine avant de devenir un historien et militant des Droits de l’Homme de premier plan ; on lui doit l’excellent ouvrage Une histoire populaire des Etats-Unis (éditions Agone, traduit de l’anglais par Frédéric Cotton), que la société de production française Les mutins de Pangée a adapté en série documentaire (Une histoire populaire américaine). Egalement décédé en 2008, Louis « Studs » Terkel était un journaliste de radio, auteur d’ouvrages de référence sur la société américaine.

(6) Egalement scénariste de la série The Wire/Sur Ecoute.

(7) Ce qu’Ellroy a fait avec son impressionnante trilogie American Tabloïd (publiée en France chez Rivages Noir et traduite par Freddy Michalski) ou, dans un autre genre, Stephen King avec 22/11/63 (Livres de Poche, 2014). Pour s’initier au style Ellroy, qui ne cesse de louanger la France d’être son plus fidèle lectorat depuis vingt ans, on conseillera deux de ses romans constituant le « Quartet de Los Angeles » : Le Dahlia Noir (adapté au cinéma par Brian de Palma) et L.A. Confidential, adapté à l’écran par Curtis Hanson en 1997.

(8) Sur Ecoute en français.

(9) http://www.commeaucinema.cliom/tournage/guy-ritchie-s-interesse-a-l-empire-state-building,299257

(10) Diffusée en 2009, cette série écrite et réalisée par Paul Haggis (Collision) met en scène quatre frères d’origine irlandaise (les Donnelly), propriétaires d’un bar et dont on observe la montée en puissance dans le milieu du crime organisé à New-York. En dépit de ses qualités, la série n’a connu qu’une saison.

 


[1] Egalement scénariste de la série The Wire/Sur Ecoute.

 

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A propos du rédacteur

Jérôme Diaz

 

Jérôme Diaz : Passé par le monde associatif-humanitaire, la recherche en politique internationale et le journalisme, ayant arpenté entre autres les terrain africain et proche-oriental, je suis diplômé du Master 2 Sécurité Internationale et Défense de la Faculté de Droit de Grenoble, durant lequel j'ai soutenu un Mémoire de recherche sur le conflit afghan via les relations entre les Etats-Unis et le Pakistan.

Bien qu'en recherche d'emploi, je m'apprête à repasser des concours de la fonction publique.

Féru de longue date de: littérature, cinéma, musiques