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Entretien avec Tahar Ben Jelloun

Ecrit par Mohammed Yefsah 11.12.11 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

« Je n'ai pas de problème d'exil »

Entretien avec Tahar Ben Jelloun

Tahar Ben Jelloun, l'écrivain marocain de langue française le plus médiatique, aborde la question de l'exil dans cet entretien, de son rapport à l'écriture et à la littérature de l'espace maghrébin. Né à Fès en 1944, Ben Jelloun vit depuis 1971 en France, où il s'est complètement intégré dans le champ littéraire. Après avoir été couronné par le prix Goncourt en 1987 pour son roman « La nuit sacrée », il devient ensuite membre de cette académie en 2008. Journaliste, essayiste, poète et romancier, Ben Jelloun semble s'accommoder de l'exil. Ses romans restent inspirés par la terre natale et il a traité de l'exil dans des essais et dans sa production romanesque, comme « La réclusion solitaire » (1976), « Au pays » (2009).


Qu'est ce que, pour vous, écrire loin de chez soi ?

Je me sens chez moi en France, au Maroc, en Italie, à part peut-être les pays asiatiques, parce que c'est une civilisation qui m'est totalement étrangère ; je n'ai pas de repères quand je suis en Indonésie, en Malaisie, à Singapour, au Vietnam. Je suis alors comme un étranger qui essaie de découvrir. En fait, je n'ai pas de problème d'exil et j'écris partout où je me trouve bien. Parfois, l'envie d'écrire n'est pas là, j'attends alors que cela arrive.

La première génération, terme générique, de la littérature maghrébine considère qu'écrire dans la langue de l'Autre, l'ancien colonisateur, est une perte de la langue maternelle. Est-ce cela une forme d'exil dans l'écriture ?


Il faut distinguer entre l'exil forcé, comme l'exil politique des hongrois, des cubains et l'exil volontaire. Moi, c'est plus au moins volontaire. De toute façon, à l'époque, si j'étais resté au Maroc, j'aurais eu plein de problèmes, parce qu'il y a eu beaucoup d'arrestations dans mon milieu. Je n'avais aucune envie d'être alpagué par la police, de me retrouver en prison, uniquement pour mes idées. Mon départ n'était pas une fuite, mais presque. Ça m'arrangeait de partir à ce moment là, en 1971. Et j'ai bien fait parce que ma vie a changé. En arrivant en France, je me suis mis à travailler pour gagner ma vie et j'écrivais tous les jours, le matin, le soir, la nuit ; c'était une nécessité absolue.


« Les boucs » de Driss Chraïbi est le premier roman moderne sur l'exil des maghrébins...


Ce livre publié en 1955 a été un révélateur pour tout le monde. Les maghrébins n'étaient pas au courant qu'il y avait l'émigration. A mon arrivée, j'ai retrouvé mes vieilles habitudes de militant de gauche, en me mettant le week-end à la disposition des émigrés à Gennevilliers. Je leur donnais des cours d'alphabétisation et remplissais leurs paperasses. Je me rendais compte qu'au Maroc peu de gens connaissaient la présence de plus d'un million de marocains en France. En réalité, ce n'était pas de l'ignorance, cela ne les intéressait pas. La plupart des ces émigrés étaient des célibataires qui venaient seuls, sans femmes et sans enfants. Ils repartaient l'été directement dans le bled (zones rurales -Ndlr). Les gens du bled savaient, mais ceux des villes ignoraient ce problème.

Le livre de Chraïbi était donc important. Chraïbi avait surtout une force d'écriture, un style extraordinaire. C'est un écrivain qui malheureusement n'a pas eu le succès et la reconnaissance qu'il mérite. On se rend compte maintenant, avec le temps, qu'à l'époque dans les années cinquante, soixante, être écrivain francophone pour dire rapidement les choses, même si je déteste ce mot "francophone", n'avait pas de répercussion dans la presse. Les journalistes ne s'intéressaient pas à ces écrivains. Il a fallu 1987 avec mon prix Goncourt pour que tout d'un coup on découvre qu'il y a une littérature française écrite par des non-français ; je dis cela du grand public, pas des critiques.


Justement quelle est la différence de vos romans sur l'émigration, l'exil, comme « La réclusion solitaire », par rapport à Chraïbi ? Seulement le contexte ?


La différence est d'abord d'époque. Chraïbi racontait les années cinquante et moi les années soixante-dix où l'exaspération et le racisme étaient virulents. L'ignorance était encore là, mais on commençait déjà à se rendre compte que cette émigration existait. Je me souviens de mon livre publié en 1977, « La plus haute des solitudes », qui a été une bombe. J'étais étonné tout d'un coup la presse s'intéressait et découvrait la misère sexuelle des émigrés. Ces hommes vivaient à la périphérie dans des conditions inhumaines. Je pense avoir participé avec cet essai à faire prendre conscience à beaucoup de gens de la situation intolérable de l'émigration en France. Ce bouquin, un travail universitaire à l'origine, a eu un impact important.


Vos romans sur ce sujet sont souvent incarnés par un personnage solitaire. Pourquoi ?


La solitude est un point commun a toute l'humanité. C'est le lot de tout le monde. Mais il arrive un moment où cette solitude interrompt une vie, une vie agréable. Dans certains cas, la solitude devient une charge beaucoup plus lourde, et presque maladive, lorsqu'on ne choisit pas la solitude pour se mettre dans un coin et méditer, mais quand on est exilé dans la solitude ; personne ne vient vers vous et ne vous reconnaît. Dans le roman « Au pays », la solitude de Mohamed fait partie de son être. En dehors de la famille et de l'usine, il n'a pas un autre univers. A la retraite, il perd alors une part de son univers et se perd.


On a l'impression que, pour vous, écrire en français se passe sans heurts, comme si vous ne posiez pas la question de la première génération du rapport à la langue française. Est-ce le contexte qui fait que l'écrivain devient citoyen du pays d'accueil et a donc un autre rapport à l'écriture ?


Moi, les questions de l'identité ne me concernent pas. L'identité nationale est un faux problème qu'on essaie d'agiter pour des raisons politiques, idéologiques. Le plus important dans l'écriture, c'est de le faire dans la sincérité et ne pas se poser la question de l'identité parce qu'on n'est pas à la police des frontières qui demande votre passeport. La littérature n'est pas un examen de passage fait par la police. Une fois, c'est marrant, j'ai eu une discussion avec un vendeur de la Fnac (grande enseigne privée de vente), qui classe systématiquement mes livres avec les étrangers, avec les livres traduits. Je lui dis alors que je suis un écrivain français. Il n'a rien voulu savoir. C'était alors un peu stupide de continuer la discussion. Ensuite, il m'a avoué que ce secteur de littérature étrangère, dont il était responsable, se maintenait grâce à mes livres. J'ai répondu qu'il ne fallait pas mélanger le commerce avec la littérature.


Ma question s'est posée pour certains écrivains. Kateb Yacine est passé au théâtre...


Il est passé au théâtre d'une manière assez conséquente et cohérente. Quand on fait du théâtre, on ne peut pas faire parler un ouvrier dans la langue de Molière. Il faut respecter un minimum de réalité. Dans « Mohamed prend ta valise », les gens parlent arabe, kabyle et français.


Ce sont des questions, à votre avis, qui ne se posent plus sur l'exil dans l'écriture ?

 

Pour moi, non ! Aujourd'hui, les exilés viennent du monde arabe, de Libye, de Syrie où la dictature continue de massacrer, et l'Irak d'ailleurs où la situation est grave. Toute l'histoire de la littérature française a été nourrie par ces exils, il n'y a qu'a à voir Ionesco, Apollinaire, Beckett. Certes ce ne sont pas des exils politiques au sens premier du terme. Ils se sont mis à écrire en français justement pour marquer cet exil. Kundera est un autre cas. Avec son exil politique en France, il a cessé d'écrire en tchèque et s'est mis a écrire en français. Il a marqué ainsi la rupture doublement, dans l'espace et dans l'écriture.


Vous vous impliquez dans le débat, à l'exemple de vos livres « L'islam expliqué aux enfants », « Le racisme expliqué à ma fille », en tant que citoyen ?


Il est de mon devoir en tant que citoyen de ce pays d'expliquer pour éviter une sorte de préjugés permanents et l'ignorance satisfaite. Ces livres étaient destinés aux écoles, aux enfants. Je crois beaucoup à la pédagogie.


Retournez-vous régulièrement au Maroc ?


Je n'ai jamais rompu les liens. Même quand ça allait très mal, je prenais le risque d'y aller. Je me disais tant pis si on m'arrête et confisque mon passeport. Le Maroc est mon inspiration principale. J'écris sur le Maroc, pas sur autre chose. Il m'arrive d'écrire sur l'Italie, sur la France, mais très peu de fiction. Ce sont des histoires marocaines que je raconte.


Les écrivains maghrébins qui écrivent sur d'autres sujets que le Maghreb, est-ce un point positif afin de gagner de l'espace ?


Ils ont la liberté d'écrire ce qu'ils veulent. Moi, je refuse de donner des sujets de dissertation à qui que ce soit. Quand je dis que « je suis un écrivain japonais » (titre du roman de Dany Laferrière Ndlr), cela veut dire que je peux écrire à partir d'une vision japonaise de la vie. C'est possible. C'est une métaphore pour dire que je ne suis pas assigné a résidence marocaine ou française. Quand le public achète un livre de García Márquez, il s'attend à ce qu'il lui parle de la Colombie, du Guatemala ou de l'Amérique latine en général. S'il achète un livre maghrébin et que l'auteur parle des pays nordiques, le public sera un peu désorienté. C'est le problème. Je vois mal Vargas Llosa écrire un livre loin de ses préoccupations latino-américaines.


Les écrivains du Centre, des pays dominants, eux, écrivent sur d'autres espaces...


Bien sûr...


Avez-vous un mot à dire sur la « littérature-monde » ?


Le francophone n'est pas une langue. Personne n'écrit en francophone. Nous écrivons en français, même si celui de Mabanckou n'est pas le mien, de Desnos ou de Le Clézio. Nous avons tous un rapport différent avec la langue française.


Lisez-vous les nouveaux auteurs du Maroc par exemple ?


A la vérité, je n'ai pas le temps de lire. Je suis complètement accaparé par les lectures du Goncourt qui me prend un temps fou. Il y a beaucoup d'écrivains que je n'arrive plus à lire.


Interview réalisée par Mohammed Yefsah


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Journaliste et Docteur es Lettres et Arts, Mohammed Yefsah écrit des critiques pour divers magazines, dont celui des cultures de la méditerranée www.babelmed.net