Identification

Entretien avec Sophie Taam à propos d’Anaïs Nin et de Genèse et jeunesse

Ecrit par Laurence Biava 02.09.14 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec Sophie Taam à propos d’Anaïs Nin et de Genèse et jeunesse

 

 

Nice, le 29 juillet

 

En complément de la chronique à paraître à la rentrée de septembre

 

1) Dans quelle mesure peut-on dire qu’Anaïs Nin fut un porte-voix du féminisme ?

Dans un questionnement qui anticipe d’une ou deux générations le mouvement féministe, elle se demande : « Peut-on, à partir de l’analyse de soi-même, atteindre à une compréhension universelle de l’humanité ? Peut-on aller du particulier au général ? Pouvez-vous préciser cette phrase, l’approfondir ?

Anaïs Nin avait un train d’avance par rapport au mouvement féministe. Sans doute parce que sa vie fut celle d’une créatrice très libérée des années 30. Le mouvement féministe a réellement explosé dans les années 70… Symboliquement, ces femmes, à l’image d’Anaïs, sont méritantes : elles n’étaient entourées que d’hommes qui avaient du pouvoir. Anaïs Nin n’était pas militante de la cause féministe. Elle a rencontré Rebecca West par exemple mais, en effet, au départ, son parcours fut un peu solitaire. Il était le miroir du parcours de nombreuses femmes qui ont essayé de se libérer seules du carcan du milieu masculin. Dans son Journal, elle exprimait ses questionnements. Plus tard, dans les années 70, les femmes ont pu prendre la parole : elles ont dit leurs entraves. Et ce qu’elles pensaient être un problème strictement individuel concernait en vérité toute une collectivité de femmes qui se taisaient jusqu’alors. Nin, parce qu’elle avait tout noté, devint une sorte de porte-voix révélé à des femmes qui se sont reconnues dans sa démarche et sa lutte. Parce qu’elle avait les mêmes mots, et anticipé les difficultés des femmes à exister dans un monde masculin, car Anaïs Nin n’a jamais vécu sans un homme justement, elle les a aidées à prendre conscience de la structure de la société masculine.

 

2) Etait-elle heureuse avec Henry Miller ?

 

Elle eut réellement une relation très ambivalente. Elle a donné énormément d’elle, et elle a reproduit avec lui ce que des générations de femmes – sa grand-mère paternelle – avaient fait avant elle, en abdiquant toute rébellion, toute individualité, du fait de sa culture latine, c’est évident. Avec Henry Miller dont elle était folle amoureuse, elle était dans le sacerdoce. Même si, par ailleurs, en discutant avec lui, en lisant, en corrigeant, on comprend qu’il l’a révélée à elle-même, qu’il l’a guidée en tant qu’artiste et femme. Elle eut une reconnaissance très tardive. Et tout cela ne fut pas sans douleur, car elle était sous le joug de cet artiste maudit, qui manifestait peu d’empathie. Leurs chemins se sont croisés dans les années 40 ou 50. Le processus de séparation s’est fait par lettres ; force est de reconnaître qu’elle est ressortie tout à la fois absorbée et vidée de cette relation – elle entretenait Miller financièrement ! – se sacrifiant de manière quasi christique. On sait qu’il a énormément regretté d’avoir perdu Anaïs Nin, qui a opéré un grand recentrage sur elle-même afin de se retrouver. Lui, il a fait le chemin inverse…

 

3) Pensez-vous très sérieusement qu’elle eût autant de plaisir à transgresser l’interdit en se résolvant à coucher avec son père ? Etait-ce réellement délibéré ou au contraire, libérateur ?

 

Une autre biographie a apporté la même hypothèse selon laquelle elle a été abusée par son père avant l’âge de 10 ans. Mais attention, il convient de rester prudent : elle eut son « flash back » à 47 ans, aucune certitude absolue à ce sujet, ni témoin. Nin a vécu dans le déni, elle ne se rappelait pas la violence sexuelle, elle n’a revu son père qu’à 22 ans, après 11 ans de séparation : sans doute l’avait-elle fantasmé, le considérant néanmoins comme une personne étrangère, à la fois attirée et, prise dans un espèce de mécanisme, à l’égal de quelqu’un qui ne veut ou peut pas lutter, elle a fait un transfert, allant jusqu’au bout pour dépasser ce blocage. Avec son mari, elle était frigide et on voit bien le côté coercitif ; on voit à quel point elle est dépendante des hommes… Sa vie sexuelle a viré à la surenchère, en recherche du père, du fils, avec des amants très jeunes : l’assouvissement sexuel était compulsif, c’était une forme de compensation et aussi une façon d’exister. Comme les mensonges vitaux dont elle s’entourait…

 

4) Avez-vous lu d’autres biographies ou essais de vos collègues écrivains et essayistes ?

 

Oui, je les ai toutes lues ainsi que des revues spécialisées. Elle attire des points de vue extrêmement différents, on l’aime ou on la déteste, et c’est cette diversité qui permet de remettre les pendules à l’heure, et de l’aborder avec un peu plus d’empathie.

 

5) Nin a vécu aux travers des hommes, de ses amants multiples, des psychanalystes qu’elle a longtemps fréquentés, tout au long de sa vie. Tantôt amants, tantôt amis, tantôt maris, toutes ses expériences ont fait qu’elle en a construit une œuvre gigantesque : son Journal. A-t-elle tout dit dans cette œuvre ? Est-ce une synthèse exemplaire de sa vie ?

 

Ce qui est certainement exemplaire, c’est cette forme de compulsion, là aussi, pour le Journal. Nous ne sommes certainement pas les meilleurs juges ou portraitistes de nous-mêmes car nous atteignons rarement l’objectivité. Aussi, le Journal est-il avant tout le regard subjectif d’Anaïs Nin sur sa vie, sur son entourage. Mais il avait une fonction essentielle, thérapeutique. Depuis l’âge de onze ans, il lui servait de confident, plus tard, elle le comparera à un psychanalyste bienveillant, et il servait à recoller les morceaux de sa personnalité éclatée, à retrouver une unité qui la fuyait dans sa vie. Il reste comme un témoignage d’une époque fabuleusement riche et d’un destin hors du commun, en même temps qu’une œuvre littéraire expérimentale et avant-gardiste (qu’on pense à l’engouement actuel pour l’autofiction)…

Aussi, son Journal est-il à son image : une sorte de « mensonge vital » qui l’a aidée à traverser des périodes les plus folles et extraordinaires. Peut-être ne faut-il pas y chercher désespérément la vérité, mais la sincérité sans aucun doute.

 

Mené par Laurence Biava

 

Lire la critique du livre


  • Vu : 1351

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

Tous les articles de Laurence Biava

 

Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.