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Entretien avec Silvia Härri (Prix George-Nicole 2013) - "Loin de soi"

Ecrit par Valérie Debieux 29.05.13 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec Silvia Härri (Prix George-Nicole 2013) -

 

« Ami de Gustave Roud et de Maurice Chappaz, Georges Nicole (1898-1959) a été poète lui-même. C’est en souvenir de ce critique perspicace et chaleureux que Bertil Galland et Jacques Chessex ont créé en 1969 le Prix Georges-Nicole ».

Ce prix, prestigieux et unique en Suisse romande, lancé notamment par Jacques Chessex, Maurice Chappaz, Nicolas Bouvier et Bertil Galland, aura permis de révéler des écrivains tels que Anne-Lise Grobéty, Elisabeth Horem, Jean-Marc Lovay, Thierry Luterbacher, Sylvaine Marguier, Yves Rosset ou encore Catherine Safonoff. Il est destiné à distinguer, tous les trois ans, un écrivain suisse ou résidant en Suisse, n’ayant jamais été édité pour un ouvrage en prose. Cette année, après avoir étudié et parcouru plus d’une soixantaine de manuscrits, le jury composé de Eric Bulliard, François Debluë, Françoise Fornerod, Bertil Galland, Christophe Gallaz, Jean-Dominique Humbert, Sylviane Roche, Yves Rosset et Marie-Jeanne Urech, a désigné Silvia Härri comme lauréate de cette treizième édition, pour son recueil de nouvelles « Loin de soi ».

J’ai rencontré Silvia Härri à la remise du « Prix Georges-Nicole 2013 », ainsi que sur le stand des Editions Campiche, au Salon du Livre de Genève.

Valérie Debieux : Silvia Härri, vous venez d’être récompensée par le «Prix Georges-Nicole» et vous avez également été distinguée, pour un manuscrit inédit, par le « Prix des écrivains genevois 2012 ». Passionnée d’écriture poétique et enseignante dans un lycée genevois, quel sentiment éprouve-ton après avoir reçu toutes ces distinctions ?

 

Silvia Härri : Beaucoup de joie à l’idée d’avoir été reconnue par un jury de professionnels, cela encourage à persévérer et stimule pour la suite. Un certain étonnement aussi, car être choisie parmi une soixantaine d’autres candidats pour le Prix Georges-Nicole ne coulait pas de source. C’est un grand privilège, d’autant plus que c’était la première fois que je me lançais en prose, alors je savoure d’autant plus…

 

Valérie Debieux : « Loin de soi » est un recueil de nouvelles où vous traitez de nombreux sujets tels que la mort, la quête identitaire, le fléau de la drogue, la vieillesse, l’enfance avec un œil particulièrement aiguisé. D’où vous vient ce sens inné de l’observation ?

 

Silvia Härri : Question difficile… J’ai toujours aimé observer, regarder ce que font les autres autour de moi, rester plutôt silencieuse, absorber ou retranscrire ce qui se joue autour. Lorsque je prends le bus, par exemple, il m’arrive souvent de prendre des notes sur les gens qui m’entourent, d’écrire dans un carnet des bribes de conversation ou simplement le temps qu’il fait à la fenêtre. Et puis les situations que nous offre la vie se révèlent parfois bien plus intrigantes, touchantes ou rocambolesques que celles extraites de notre imagination. Je suis convaincue que la réalité – qu’elle soit extérieure ou intérieure, d’ailleurs -, avec tout ce qu’elle comporte de complexité et d’absurdité, fournit suffisamment de matériaux à élaborer pour construire une histoire. L’imagination seule ne suffit pas, à mon sens.

 

Valérie Debieux : L’une de vos nouvelles, «Montana, aller simple» a pour arrière-fond le milieu universitaire genevois avec, pour protagonistes, un professeur renommé et un jeune homme à qui un poste d’enseignant universitaire est promis, moyennant un stage au Montana. Dès son arrivée sur les lieux, le héros déchante totalement car le contenu ne correspond pas à l’étiquette : « Le quarante et unième Etat des States ne ressemble en rien à ce qu’il m’avait promis, sa faculté encore moins. Le mirage s’est dissipé au premier flocon venu. Une ville exsangue, des étudiants médiocres que l’on peut compter sur les doigts d’une seule main, un désert humain et intellectuel sur lequel soufflent les blizzards du Grand Nord ». Ce descriptif contraste singulièrement avec l’image d’Epinal créée par tous les écrivains issus, vivant ou non dans le Montana. Cette appréciation est-elle le fruit d’un vécu personnel en ces lieux, et si tel est le cas, pouvez-vous nous en dire davantage ? 

 

Silvia Härri : Cette appréciation n’est pas du tout liée à un vécu personnel. Je ne suis jamais allée aux Etats-Unis ! J’ai choisi le Montana pour les besoins du texte. Etant donné que l’un des protagonistes de cette nouvelle est un ours brun, je me suis renseignée sur les régions dans lesquelles on trouve des ours et j’ai découvert que le Montana était l’une de celles-ci… La phrase que vous retranscrivez, que le héros prononce, me sert simplement à souligner la dichotomie entre ses aspirations, ses ambitions carriéristes et une réalité qui ne se conforme pas à ses idéaux. Loin de moi l’idée d’émettre un jugement sur l’université du Montana ou ses enseignements, j’ai pris appui sur ce contraste pour infléchir la dynamique de mon personnage et lui permettre ainsi d’évoluer, de se métamorphoser au fil de la trame.

 

Valérie Debieux : A quel âge êtes-vous tombée dans le «chaudron magique» de l’écriture ?

 

Silvia Härri : J’ai toujours aimé écrire. Enfant, je tenais des carnets, où je notais des histoires ou certains événements de mes journées. Je ne les ai jamais fréquentés de manière régulière, mais d’une manière ou d’une autre, j’y suis toujours revenue et je n’ai jamais cessé ce va-et-vient. Mais c’est seulement à la fin de mes études universitaires que j’ai pris conscience que je pouvais « faire quelque chose » de ces fragments épars, de ces bribes, qui, au fil des dernières années, s’orientaient vers des formes denses, plutôt resserrées, d’où le choix de la poésie dans un premier temps, puis de la nouvelle.

 

Valérie Debieux : Vous avez un esprit de concision marqué, chaque mot allant directement à l’essentiel. Même si l’écriture de la poésie a joué un rôle prédominant dans votre vie d’auteure jusque-là, allez-vous poursuivre dans le genre de la nouvelle ou, allez-vous vous essayer à d’autres genres (roman, théâtre) ?

 

Silvia Härri : Je sais que je continuerai très certainement à écrire de la poésie, parce que l’écriture poétique est celle qui jaillit le plus spontanément pour moi. La nouvelle est également un genre dans lequel je souhaiterais persévérer, car elle requiert concision, densité et efficacité. Il faut pouvoir suggérer une atmosphère en quelques lignes, y faire pénétrer rapidement le lecteur, le surprendre et j’aime bien cela. Pour ce qui est du roman ou du théâtre, je n’en ai, pour l’heure, aucune idée. Ce n’est en tout cas pas à l’ordre du jour, il me faudrait de longs temps d’écriture dont je ne dispose pas pour le moment…

 

Valérie Debieux : Quelles sont vos influences littéraires et que lisiez-vous dans votre enfance ?

 

Silvia Härri : Je n’ai pas encore assez de recul pour pouvoir décréter si certains auteurs ont influencé mon écriture. D’autres sauront sûrement le dire mieux que moi. En revanche, je peux énumérer ceux ou celles qui comptent pour moi.  Pour ce qui est de la nouvelle, j’ai beaucoup aimé lire des plumes féminines telles qu’Alice Munro, une auteure canadienne, Annie Saumont et Anne-Lise Grobéty et, dans un tout autre registre, des textes de Salinger et Carver. Pour ce qui est de la poésie, des poètes comme Giuseppe Ungaretti, Giorgio Caproni, Wislawa Szymborska, Henri Michaux et Francis Ponge sont pour moi des références absolues.

Dans mon enfance, je lisais à peu près tout ce qui me tombait sous la main, difficile de se rappeler de tout, ça allait des contes de fée à Oui-Oui, en passant par le Club des cinqSans Famille ou le Journal d’Ann Frank. Plus tard, les textes de Sartre et de Camus, en particulier la Chute et Noces, le théâtre de Beckett, les nouvelles de Corinna Bille, les poèmes de Baudelaire et d’Eluard m’ont accompagnée pendant les années de collège, pour ne citer que quelques noms parmi d’autres. Impossible de faire une liste exhaustive, il y en aurait tellement…

 

Valérie Debieux : Vous avez participé à des ateliers d’écriture. Pensez-vous que la fréquentation de ces ateliers peut infléchir, voire influencer la plume d’un écrivain ?

 

Silvia Härri : Non, je ne pense pas qu’un atelier d’écriture puisse infléchir ou influencer la plume d’un écrivain. En revanche, si l’atelier d’écriture est mené par des écrivains compétents et soucieux également de l’aspect didactique, je suis convaincue que celui-ci peut créer des conditions favorables à l’écriture, permettre de s’essayer à différentes formes littéraires et fournir des outils critiques et conceptuels pour mieux appréhender ses propres textes et les retravailler dans la direction que l’on souhaite leur donner. En ce qui me concerne, les remarques et les conseils qui m’ont été donnés lors de certains ateliers d’écriture se sont révélés très utiles, notamment pour saisir pourquoi tel texte « tenait » et tel autre non. De plus, soumettre ses textes à regard extérieur plus neutre que le nôtre, parce qu’il possède précisément le recul que celui ou celle qui écrit n’a pas ou n’a plus face à sa propre création lorsqu’il y est totalement plongé, me paraît non seulement bénéfique, mais salutaire et indispensable.

 

Valérie Debieux : Pour revenir au Montana, vous êtes-vous plongée en plein cœur de cette littérature, et si tel est le cas, quels sont les auteurs qui vous ont plu ?

 

Silvia Härri : Comme je l’ai dit plus haut, le Montana m’est complètement étranger et ses auteurs aussi, je dois bien l’avouer ici… Je vais tenter d’y remédier rapidement !

 

Valérie Debieux : Marguerite Duras a écrit : " Écrire, c'était ça la seule chose qui peuplait ma vie et qui l'enchantait ". Et pour vous, que représente l’écriture ?

 

Silvia Härri : Un territoire vierge, toujours à conquérir, pétri de promesses et semé d’embûches, le lieu d’infinis possibles. Je ne crois pas que l’écriture soit la seule chose qui peuple ma vie, comme dit Duras, mais je suis sûre qu’écrire peut enchanter la vie et permettre de goûter à une forme de liberté quasi absolue qui, personnellement, me met en joie.

 

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

 

Silvia Härri : Je souhaite que les lecteurs des nouvelles de Loin de soi prennent autant de plaisir que j’en ai eu à les écrire et que certains textes puissent, d’une manière ou d’une autre, donner lieu à une véritable rencontre.

 

Entretien mené par Valérie Debieux

 


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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com