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Entretien avec Pierre Louis Péclat - Notre Père

Ecrit par Valérie Debieux 27.04.13 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec Pierre Louis Péclat - Notre Père

Notre Père, Pierre Louis Péclat, Création au Théâtre 2.21, Lausanne

 

Pierre Louis Péclat a écrit et interprété Notre Père, en collaboration avec Léon Francioli (musicien) et Miguel Québatte (comédien). Spectacle théâtro-musical basé sur des vies réelles, il exprime les méandres de l’âge et ses vertiges. Ecrite d’une façon subtile, poétique et nuancée, avec une poignée d’originalité tant par le jeu que par l’accompagnement musical, cette pièce a touché tout un chacun. Aucune tournée n’est prévue à ce jour ; il n’en demeure pas moins que les trois artistes sont prêts à s’embarquer à la demande…

Pierre Louis Péclat, écrivain, poète, comédien, dramaturge – et même chanteur – nous livre un spectacle d’une grande profondeur, nous conduisant à la réflexion sur cet homme (interprété par Miguel Québatte) qui, par tranches de vie successives, passe en revue les différentes phases de son existence. Une toile de vie, d’instants, qui forme une belle « trinité » de monologues. La musique de Léon Francioli, tout en filigrane, se marie avec excellence et douceur dans ce « tryptique » imaginaire. Un homme qui traverse les âges, les époques au milieu d’un siècle mêlé à toutes les tempêtes (guerres, fascisme, communisme et christianisme).

Oui. « Tant d’histoires. Tant d’Histoire ». Bravo l’Artiste !…

 

Valérie Debieux : Pierre Louis Péclat, vous avez joué à Lausanne, votre création « Notre Père ». Au regard de l’originalité de l’ensemble de votre œuvre à laquelle celle-ci n’échappe pas, une question me vient tout naturellement à l’esprit, quelles sont vos sources d’inspiration ?

 

Pierre Louis Péclat : Parmi les ouvrages que je compose, le théâtre occupe une place à part, car c’est d’ordinaire appelé par autrui que je m’engage du côté de la scène… Autrement dit, la commande m’anime. En la circonstance que vous évoquez (Notre Père), on diffère de mes méthodes d’approche… habituelles, si je puis dire, puisqu’il s’agit d’une « création » collective, c’est ce à quoi nous prétendons, Francioli, Québatte et moi, et qui nous rapproche vaguement de manières de faire mises en valeur en particulier autour de l’an soixante-huit du dernier siècle ; je pense ici à ma pièce Clytemnestre, écrite en 1970 à partir du mythe grec antique d’Électre et de scènes qu’improvisaient des comédiens. PourNotre Père, nous nous sommes souvent tous trois entretenus de nos géniteurs, nous nous sommes raconté des souvenirs que nous conservions de chacun d’eux. Le résultat de ces conversations fut bricolé pour qu’en naquît notre père, un personnage fictif ayant traversé le vingtième siècle. Nous nous sommes, en quelque sorte, pris pour le Dr Frankenstein. Il reste que le public rencontre une trinité de pères signataires d’un simple passé, parfois terrible et pathétique, composition sans beaucoup de rapport cependant avec la vie de la créature décrite par Mary Shelley.

Le plus souvent on me demande de traiter tel ou tel sujet. De manière commune, l’amour, la révolte, la mort, la bêtise constituent, quoi qu’il en soit, les fonds de sauce ou les épices de ces ouvrages théâtraux – comme de l’art en général, non ? Si l’on me connaît un peu, on sait que la pièce de théâtre qui naîtra de mes recherches, songes, méditations et scribouillages, se développera davantage du côté de la jungle que sur les allées d’un parc à la française, bien que tout soit possible dans le dessein de me contrarier moi-même ! Il me plaît beaucoup de connaître (au moins sur la scène) les actrices et les acteurs qui joueront l’œuvrette à laquelle je vais m’attaquer. Écrire pour quelqu’un m’est un bonheur auquel le destinataire en général se joint.

Qu’est-ce qui m’inspire dans le domaine romanesque, d’où cela vient-il ? Vous trouverez plus tard une liste des auteurs qui se sont imposés comme des aïeux et toute sorte d’autres parentés. Il y a une douzaine d’années, quand j’ai publié mes trois premiers romans, je racontais à qui voulait m’entendre que mes « histoires » étaient tirées d’un ragoût posé sur le coin du poêle à partir des années soixante du siècle dernier, que chaque jour y étaient ajoutés des morceaux frais, et d’autres, se trouvant à point en vue de fabriquer tel ou tel roman, étaient prélevés. L’air de rien, cela prend beaucoup de temps. Si Dieu me prête vie, il se peut que je publie quelques romans afin de compléter, si peu que ce soit, les trois volumes parus de 2000 à 2003, et former ainsi, et nous quittons la cuisine, une machine romanesque rigolote et sans beaucoup de doute inachevée. Entretemps, je compose des chroniques, du théâtre, de la poésie. Mais je ne vous ai rien confié de l’inspiration. Il y a une appétence, un appétit pour ce qui se passe à côté, une inclinaison pour les gens décalés, vicieux à l’occasion, des aventuriers du biberon qu’on déniche en tout milieu, cela ne correspond nullement à des classes sociales. Me reprochera-t-on de citer, en exemple, Christian Pellet qui écrivait voilà dix ans dans DOMAINE PUBLIC :

« C’est bien de la douceur que propose Amanda en guise de destin des pulsions inavouables, celles que l’on condamne au registre du funeste. Elle est une Suzanne qui aurait su convaincre ses vieillards de l’infinie supériorité d’un repas fin et d’une joyeuse causerie sur un coït furtif et coupable. Belle leçon de civilité qu’offre l’œuvre romanesque de Pierre Louis Péclat. Ses personnages, sous des allures de chevaliers de lupanar, sont désarmants d’humanité, avec leurs appétits magnifiques. Après Bagdad et Evian, on goûtera volontiers cette prose réconfortante ».

Il y a aussi les chroniques. Elles traversent jusqu’à maintenant l’Histoire et les historiettes des coins de pays dans lesquels je m’adonne à la promenade, ferroviaire en particulier.

La poésie : pour l’heure je me tais là-dessus.

 

Valérie Debieux : A quand remonte votre passion pour le théâtre et quels sont vos dramaturges préférés et pourquoi ?

 

Pierre Louis Péclat : ça a commencé au cirque et dans les fêtes foraines, lieux parsemés de curiosités plus ou moins spectaculaires où l’on m’a emmené très tôt. Il m’est arrivé entre sept et onze ans de fabriquer des espèces de spectacles avec des camarades d’école ou venus des louveteaux. À partir d’un vague canevas et sans avoir beaucoup écrit je… précipitais… la pièce, il faut bien lui donner un nom, en racontant et faisant une mise en scène minute (si je puis dire) de tout ce monde. L’action s’inspirait en général de faits plus ou moins historiques issus la plupart du temps de bandes dessinées ou de films. Le Napoléon de Sacha Guitry m’avait beaucoup impressionné. L’empereur fut donc un personnage récurrent ; j’avais flanqué le roi de Rome d’un frère aventureux simplement nommé Léon, sans avoir su alors qu’un bâtard de Napoléon 1er, le comte Léon, avait été baptisé de ce nom. Ma mère m’accompagnait place du Nord, à Lausanne, où une femme qui me paraissait surgie de l’ancien tempslouait des costumes, en fait pour nous des accessoires comme un tricorne, un bicorne, quelque faux sabre de pirate, voilà ce dont je me souviens. Autrement caleçons longs et vieilles pièces de literie faisaient de l’effet. Équivalaient à des tournées les séjours que mes parents m’imposaient de faire dans un home d’enfants à Verbier, avec cette différence que ces morceaux de théâtre étaient entièrement donnés à voir et entendre par le petit Pierre Louis seul. Il semble que cela ne déplaisait pas aux pensionnaires, ni à la direction, à moins que ces bonnes gens aient seulement supporté avec bienveillance les sottises d’un gamin prétentieux.

Mes auteurs dramatiques préférés ? Ils sont parmi les poètes et écrivains qui m’ont formé. Souvent je les aime pour leur usage volontaire de la langue, un goût de la métrique, leur marginalité, souvent dissimulée par un classicisme ou n’importe quoi d’autre de bon aloi, leur fonds « à côté de ses pompes » comme on dit, leur aspect fantaisiste, consciemment stupide parfois, surprenant ; il leur arrive d’être mal jugés par les philistins.

 

Valérie Debieux : Quand vous écrivez une pièce de théâtre, quelles sont vos règles et comment procédez-vous ?

 

Pierre Louis Péclat : La forme m’importe : vers ou prose, prose et vers, avec ou sans musique ; scènes ou séquences, actes, morceaux, temps, numéros : comment échafauder ces histoires ? Je travaille cette pâte, comme on le faisait des formes fixes de la poésie, dont j’use d’autre part, telles que le sonnet, le lai, le rondel. Ensuite, il en résulte apparemment un beau désordre. Cette organisation plutôt rigoureuse correspond à ce que je veux. Elle déplaît en général à d’aucuns critiques de la Presse quotidienne persuadés que je ne sais pas faire une pièce avec un début un milieu et une fin, linéaire, ce qui ne m’intéresse pas, me lasse, m’ennuie… … Cependant… J’ai écrit une pièce linéaire qui se déroule en temps réel, de quoi m’accuseront-ils quand ils la liront, quand ils en seront spectateurs ?

 

Valérie Debieux : Vous êtes un amoureux absolu de la langue française et vous aimez les mots. Vous adorez lire et parcourir les plus beaux dictionnaires. A quand remonte cet amour inconditionnel de notre langue ?

 

Pierre Louis Péclat : Certainement que cela trouve son origine dans de grandes faiblesses personnelles, comme l’incapacité de connaître les autres langues dont la musique, en outre, me ravit : il n’y a pas une langue qui me paraisse moche ! Je supporte mal de voir un film s’il passe en version doublée, presque toujours on y sonne faux. Les paroles de la « chanson » me demeurent la plupart du temps un mystère que les traductions lèvent plus ou moins. À quand remonte cet amour que vous dites pour la langue française ? Au commencement, bien que je n’y comprisse rien, j’aimais entendre et lire ce langage, bien que cela fût dans une gangue de confusion. Il m’a fallu beaucoup de temps pour parvenir à écouter, à comprendre ce qui se disait en langue française. Encore heureux que je me sois immergé dans les dictionnaires avant de savoir lire !

 

Valérie Debieux : Pour travailler votre rôle, vous avez visionné à plusieurs reprises la fameuse scène du film « Moby Dick » où Orson Welles, interprétant le rôle de « Father Mapple », prêche sur la proue de son bateau. Quels sont les comédiens qui vous ont ainsi le plus inspiré tout au long de votre existence ?

 

Pierre Louis Péclat : Oui, Moby Dick… J’ai singé Orson Welles l’admirable. Il reste que je ne suis pas comédien. De temps à autre poussé puis jeté sur la scène sans beaucoup le vouloir, je m’efforce de donner le change. À la rigueur je suis un bon lecteur. J’ai toutes les peines du monde à retenir un texte. Encore les faiblesses !

Bien sûr que des comédiens m’ont inspiré ! Si je commençais de vous en donner la liste nous toucherions à la litanie – dont voici le début : Emil Jannings… et la fin : Victor McLaglen.

M’inspirent, de tous les points de vue, les gens de l’art dramatique pour lesquels j’écris ou voudrais écrire. Nous nous reconnaissons.

 

Valérie Debieux : Quelles sont vos influences littéraires et votre bibliothèque idéale ?

 

Pierre Louis Péclat : Entre de nombreux autres auteurs, m’ont influencé et me hantent les inspirés qui ont écrit La Bible, Homère, Euripide, Chrétien de Troyes et toute la Matière de Bretagne, Pierre de Ronsard, François Rabelais, Michel de Montaigne, William Shakespeare, Pierre Corneille, Jean de La Fontaine, Sade, Restif de la Bretonne (ces deux se détestaient, comme d’aucuns ci-après), Laurence Sterne, Johann Wolfgang Goethe, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Honoré de Balzac, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Léon Tolstoï, Paul Verlaine, Oscar Wilde, Remy de Gourmont, Pierre Louÿs, André Gide, Paul Valéry, Paul Claudel, Alfred Jarry, Max Jacob, Valery Larbaud, Léon-Paul Fargues, James Joyce, Jean Cocteau, Pierre Reverdy, Georges Bataille, Benjamin Péret, André Breton, Louis Aragon, William Faulkner, Jean Giono, Jacques Audiberti, Raymond Queneau, Lawrence Durrell, Aldous Huxley, Jean Vauthier, Claude Simon, Michel Butor. Hors Xavier Bordes, poète, comment nommerais-je des auteurs nés après 1930 ?

Bibliothèque idéale : Le dictionnaire de la langue française d’Émile Littré, Le RobertLe Dictionnaire encyclopédique de Pierre Larousse, Le Bon Usage de Maurice Grevisse, Le Dictionnaire analogique de Prudence Boissière, les tragiques grecs, les œuvres de tous les auteurs cités ci-dessus…

 

Valérie Debieux : Votre héros dans « Notre Père » est artiste peintre. Quel est votre rapport à la peinture ?

 

Pierre Louis Péclat : Permettez-moi de préciser que le héros de Notre Père est aussi artiste-peintre, c’est une des faces du personnage. On discerne d’autres faces chez ce papounet comme instituteur, cafetier-restaurateur, entrepreneur de peinture, architecte, expert en bâtiment, par exemple. Ces divers aspects touchent plus ou moins chacune et chacun.

Mon rapport à la peinture ? J’y joins la sculpture, les arts plastiques comme on parle aujourd’hui. Il y a beaucoup d’envie. Avec davantage de talent et de travail j’aurais pu devenir un peintre moyen. Ce que j’essaie de peindre ou dessiner pour l’heure se présente comme une sorte de complément aux travaux littéraires, un outil de réflexion qu’on pourrait intituler Travaux d’éveil – non ? – s’il était exposé devant le public. Aussi une méditation, oui une méthode de méditation.

J’éprouve une grande passion pour ce qui a été produit de neuf dans les arts plastiques entre mil huit cent cinquante et mil neuf cent soixante treize à peu près, année de la mort de Picasso. Quelques noms : Manet, Monnet, Degas, Vallotton, Hodler, Matisse, Picasso, Kandinsky, Klee, Mondrian, Giacometti, Brancusi, Arp, Gisiger et d’autres, quelle joie !

La majeure partie de ce qui est venu après et qu’on appelle art contemporain m’apparaît comme une régression, souvent un alibi d’incompétence, comme s’il suffisait de prononcer gravement le nom de Marcel Duchamp pour être considéré. Tous les espoirs sont devant nous tout de même.

Quant à ce qui précède « les temps modernes », voici quelques noms dont le prononcé seul me fait chavirer : David pour un portrait inachevé de Bonaparte, Géricault, Fragonard, Boucher, Hokusai, Antoine Watteau, Philippe de Champaigne, Fra Angelico, Lucas Cranach, Füssli, tous les grands Italiens, de nombreux Alémaniques et Germains, mais aussi Velasquez, Goya, etc., les antiques e tutti.

Dans ma génération je ne citerai personne de peur d’un oubli. Et pourtant !

 

Valérie Debieux : Le cinéma a aussi son importance. Vous aimez beaucoup y aller. Quels sont vos films fétiches ?

 

Pierre Louis PéclatFalstaff (Chimes at Midnight) d’Orson Welles, La Prisonnière du désert (The Searchers) de John Ford, Les Enfants du paradis de Marcel Carné, French Cancan de Jean Renoir, Les Cavaliers (The Horse Soldiers) de John Ford, Le Testament d’Orphée de Jean Cocteau, La Nuit des forains (Gycklarnas afton) d’Ingmar Bergman, Les Flibustiers (ou les Contrebandiers) de Moonfleet(Moonfleet) de Fritz Lang, Muriel d’Alain Resnais, La Vie d’un honnête homme de Sacha Guitry, Huit et demi (8½) de Federico Fellini, Rio Bravo de Howard Hawks, Les faubourgs de New York (The Bowery), de Raoul Walsh, Gens de Dublin (The Dead) de John Huston. Voilà une liste qui se situe loin de l’exhaustivité. Si ces quinze films se rappellent à moi quotidiennement, d’autres, au moins une centaine, dont les titres pourraient me revenir à l’instant, sont tout autant liés à mon intimité, je les visite peut-être moins souvent.

 

Valérie Debieux : Vous adorez Paris et vous y passez plusieurs semaines par an. Quel est votre rapport à cette ville et que vous inspire-t-elle ?

 

Pierre Louis Péclat : Je me suis privé de Paris pendant vingt ans comme on prive un enfant de son plat préféré ou peut-être pire (…). Retrouver cette ville où j’ai essayé de grandir dans les années soixante et après peut-être… ce fut, pour imiter un des titres que je préfère de Jean Giono, « Le bonheur fou ». Vous parlez d’inspirer, c’est le lieu du monde où je respire, où je marche, m’émerveille, m’écœure, tremble de joie, de trouille, un ravissement, à chaque pas l’histoire où la littérature ou la poésie ou l’art murmure, chante, enchante et quelquefois repousse, tous me parlent… Bien qu’on ne cesse de vouloir transformer cette ville, d’en abolir le peuple, quoi qu’il arrive, tout y prend forme à nouveau, de nouveau…

 

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

 

Pierre Louis Péclat : Merci ! – Et pardon pour tant d’insuffisance à vous répondre !

 

Entretien mené par Valérie Debieux

 


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A propos du rédacteur

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com