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Entretien avec Lionel-Édouard Martin à propos de "Icare au labyrinthe"

Ecrit par Pierre Perrin 22.06.16 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Icare au labyrinthe, Lionel-Edouard Martin, éd. du Sonneur, mai 2016, 176 pages, 16 €

Entretien avec Lionel-Édouard Martin à propos de

 

 

Palombine, vingt ans, accompagne un narrateur qui, avec 33 ans de plus qu’elle, est un poète obscur et misanthrope, en voiture, pour un voyage nostalgique à travers la France. Chemin faisant, tous deux discutent littérature, géographie, gastronomie, s’amusent avec les mots, testent des hôtels, avant de regagner la région parisienne, où le narrateur doit prendre part à un événement culturel, ultime étape qui s’achève au beau milieu d’un trottoir sur un coup de poignard. L’éditeur écrit qu’Icare au labyrinthe commence par un éloge de la lentille verte, se poursuit par une violente scène d’orage, une visite chez un étrange imprimeur, une dégustation de vins et des hallucinations dans un musée, pour se terminer par une improbable soirée mondaine. C’est sur ce fond narratif sensible, mélancolique parfois mais toujours empreint d’ironie, que Lionel-Édouard Martin développe sa prose, enrichie d’une satire de la vie contemporaine, particulièrement des milieux artistiques et littéraires.

1) Nulle part on ne trouve quelque indication de genre pour votre livre. La 4ème de couverture fait toutefois mention d’Anaïs ou les gravières et Mousseline et ses doubles, deux précédentes « narrations » publiées chez le même éditeur. C’est en se reportant au « du même auteur », page 175, qu’on peut deviner qu’il s’agit de romans. Pourquoi cette subtilité ? Quel regard portez-vous sur le roman, comme genre littéraire ?

 

– Je sais à peu près (ou crois savoir) ce qu’est une tragédie, une épigramme, un sonnet : j’aurai peine à définir le roman, genre littéraire protéiforme, malléable, par excellence, dont on pourrait dire ce qu’écrit Montaigne au sujet de la raison : qu’elle est « un instrument de plomb, et de cire, allongeable, ployable, et accommodable à tout biais et à toutes mesures : il ne reste que la suffisance de le savoir contourner ». « Accommodable à tout biais et à toutes mesures » : cela s’applique à merveille au roman, qu’on ne s’est pas privé, en France depuis au moins Diderot, de modeler, de « contourner » à son goût, quitte à en faire de l’anti ou du nouveau : cela revient à prendre position, quand même, par rapport à une forme héritée du XIXe siècle, et toujours, peu ou prou, en usage ‒ ce que certains appellent le « vrai roman », laissant à entendre qu’il en serait de « faux ». À ce compte, je n’ai guère écrit de « vrais » romans, de ceux qui développent une histoire bien ficelée, tirée au cordeau d’une intrigue avec personnages bien léchés évoluant dans un monde vraisemblable et que sais-je encore : les histoires, le cinéma les raconte de nos jours avec bien plus d’efficacité, je trouve, que ne font les mots, pour lesquels on peut envisager, dès lors, une autre vocation que seulement narrative. Icare au labyrinthe n’est donc pas un « vrai roman », dans le sens classique qu’on peut donner au genre, mais ce que je nommerai prose longue ‒ de même que j’appelle mes poèmes (en prose, le plus souvent)proses courtes ‒, une tentative d’exploitation de la langue à des fins créatives, une focalisation, oui, sur la langue, qui fait de la littérature, dont Palombine est l’incarnation, le seul vrai personnage de ce « faux roman ».

 

2) Cette distance avec ce genre prise par vous, accréditée par l’éditeur qui gomme cette mention, vous permet de mettre en pièce le roman. Vous torpillez en effet la nécessité d’une tension narrative. Vous déniez l’intérêt des personnages. Palombine est une poupée de sons, elle ne fait que répéter quelques mots du narrateur. Hormis qu’elle est « Boucle d’or » par convention, elle meurt idiotement à la fin dans une rixe qui ne la concerne pas. Les éditeurs sont des pantins. Alors que même les amitiés, sur Facebook, « sont aussi fausses que peuvent l’être les dentiers, les perruques, les prothèses mammaires », pourquoi généraliser le jeu de massacre ?

 

– En littérature, quand on aime on tue : toute la littérature occidentale repose sur un meurtre originel, celui d’Iphigénie dans l’Odyssée, sacrifiée par un père aimant sur l’autel des dieux pour obtenir des vents favorables. Les temps ont changé, nous sommes moins barbares : si je massacre ‒ certes, Palombine, ma créature… ‒, je massacre du vent, genre Don Quichotte assaillant des moulins, m’en prenant à tout ce que vous citez, roman traditionnel, personnages bien enflés (des voiles ?) de belle psychologie, acteurs du livre et quelques-unes de ces foutaises contemporaines, comme celle qui veut qu’on fasse, sur les réseaux sociaux, ami-ami avec des inconnus ‒ et risettes conséquentes. Je tue, remarquez, quand même bien moins qu’on ne trucide dans les romans policiers et autres films d’action, et si je tue, c’est sans violence : sans guère d’effusion de sang, par les mots, par les situations, par une ironie tendre. Ce sont des morts de petit bras, pas de porte-flingue ni de samouraï, elles ont une douceur, un goût de nostalgie, une couleur de mélancolie. C’est qu’on ne tue pas de gaîté de cœur, croyez-m’en, ce qu’on aime ou ce qu’on a aimé ‒ voyez ce pauvre Agamemnon, dans l’Iphigénie de Racine « Non, tu ne mourras pas, je n’y puis consentir » : on tue parce qu’il le faut, parce que ce monde, ce monde qu’on aura tant aimé jusqu’à…, n’est plus vivable, n’est plus lisible, part en quenouille. Et face à ce constat, comme l’écrivait Juvenal ‒ mais rien de plus actuel ‒ « Difficile est satiram non scribere », « il est difficile de ne pas écrire de satire » ‒ c’est-à-dire de dézinguer ce qu’on juge devoir viser, mais sans brutalité, par le verbe, et en disant à ce qu’on dégomme qu’on le dégomme ‒ quelque part, dans Giono, cette scène d’un boucher qui raconte dire, dans une sorte de prière, aux bêtes qu’il abat qu’il les abat parce qu’il le faut.

 

3) Pourquoi, cette apparente exaltation – exultation – devant la littérature et plus particulièrement la poésie sensée rendre « un sens plus pur – un peu – aux mots de la tribu », multiplier les clichés ? « je mange les pissenlits par la racine […] un petit alexandrin de derrière les fagots », pages 28 et 29… On en pourrait dresser la fastidieuse litanie, y compris celle de la modernité qui nous fait prendre des vessies pour des lanternes [p.98]. Quelle valeur prend donc à vos yeux ce type de condamnation-là ?

 

– Clichés, non, plutôt recours à des formes populaires du parler, qui ne manquent pas, je trouve, de sel (Rabelais, Montaigne leur en trouvaient aussi) et dont je suis loin de renier l’usage, n’étant pas sorti de la cuisse de Jupiter : j’assume mon origine sociale, et son ancrage dans certaines formes du langage. Je ne sais si ces « litanies » sont « fastidieuses », vous laissant la responsabilité de l’appréciation : elles relèvent aussi à mes yeux, au-delà de l’allégeance à la langue d’enfance, d’une mise en œuvre poétique, au sens d’un travail sur un matériau brut ‒ le français dans toute l’étendue de sa substance, sémantique, phonétique, sociolinguistique… ‒ pour en construire une architecture progressive, non déterminée par une planification préalable. C’est ce que j’appelle poésie, et c’est là le pouvoir des mots : s’ils ne décrochent plus la lune comme le croyait Virgile, ils déterminent une façon d’écrire, bien éloignée de la planification idéelle du roman plan-plan. Palombine, « poupée de sons », disiez-vous ci-dessus ? Votre jeu de mots n’est pas si vain qu’il pourrait le paraître : c’est par l’écholalie, « armé d’échos », selon la belle formule de Lionel Ray, que l’on avance en écriture, du moins que pour ma part j’y progresse ‒ voyez dans Icare comment la « fée Plombagine » de Paul-Léon Fargue devient Palombine : ce sont les mots qui, par leur ressemblance, suscitent, excitent, chez le narrateur un imaginaire, ce sont les mots qui créent du sens, de la substance, disons, diégétique ; et dois-je rappeler que c’est de sons que la musique est faite ? ‒ j’ai, moi, besoin que ça chante, pour rendre une harmonie, un continuum, à ce qui me semble n’en plus avoir ou guère.

Sur l’autre point que vous abordez : il faudrait donc être « absolument moderne » ? Je n’ai pas le culte de notre époque, vous l’aurez compris, ni celui de la « société du spectacle », où je perçois en effet plus de vessies que de lanternes ‒ c’est fâcheux pour l’éclairage, « mehr Licht » (« plus de lumière ») s’écrie d’ailleurs le narrateur d’Icare. Comme tout humain, j’ai des yeux qui voient, des oreilles qui entendent, des papilles qui goûtent. Sans doute sont-ils déformés par une forme de classicisme, par des moules antérieurs ‒ au demeurant, qui satisfont, ces moules, pleinement ma curiosité intellectuelle et artistique : toujours est-il que je crois à la musique plutôt qu’au bruit et qu’à la transe, à la peinture plutôt qu’à la barbouille, au bœuf en daube plutôt qu’à la cuisine moléculaire.

 

4) Ne serait-ce pas la littérature tout entière que vous prendriez dans votre viseur ? Car vous écrivez page 106 : « La littérature est une illusion – une menterie que dément la réalité ». Comment dès lors vous déchiffrer : « c’est quatre yeux qu’il faut écarquiller en permanence pour vivre à l’aise dans le monde double ». L’incommunicabilité, que d’ordinaire la littérature met en évidence, resterait donc impénétrable ?

 

– Au risque de me répéter : je ne suis guère adepte de la mimésis, ni, partant, du roman réaliste dans ses déclinaisons contemporaines. Une illusion, la littérature ? Il faut prendre le terme au sens de composition, de construit, d’un artifice (le trompe-l’œil est une illusion) qui ne reflète pas plus la réalité qu’une symphonie de Beethoven, fût-elle pastorale, n’est une combinaison de chants d’oiseaux, d’airs de flutiaux, de grondements de tonnerre ‒ c’est de la mathématique sonore, de la physique acoustique. L’art, dans ses manifestations les plus heureuses et les plus probantes, me semble toujours, dans son essence, relever d’un mentir, mais d’un mentir noble, d’une forgerie nécessaire : il n’est pas reproduction du réel (même chez les hyperréalistes), c’est une construction personnelle relevant du fantasme et médiatisée ‒ c’est capital ‒ par des techniques aptes à donner, pour le plaisir, l’illusion de. Et c’est cette illusion qui sécrète, en effet, des univers parallèles, perceptibles au seul artiste, et qu’il tente de « donner à voir » : mettons que le réel existe, on peut le dire par le langage ordinaire, par celui de l’administration, par celui des sciences ; la création artistique, elle, obéit à un tout autre discours, dont il s’agit de maîtriser les formes et les tropes : qu’on m’explique comment composer ne serait-ce qu’une sonatine sans connaissance de l’harmonie et du contrepoint ? C’est par cette syntaxe particulière, par cette rhétorique, que se crée l’illusion. Sur cette base, tout artiste est essentiellement double, bilingue, peut-être (sans doute) schizophrène, et peine à vivre et à communiquer dans le seul réel toujours décevant : c’est la leçon ‒ car cela donne des œuvres ‒ de beaucoup de poètes, de la très belle nouvelle de Thomas Mann, Tonio Kröger, celle d’une bonne partie des Filles du feu de Nerval ; c’est un peu celle, aussi, de la Recherche du temps perdu.

 

5) « On est là qui tournons dans ce dédale, oui, sans queue ni tête » [p.99]. Quel rôle assignez-vous donc à Icare au labyrinthe ?

 

– Quel rôle ? Aucun, je n’écris ni pour le théâtre, ni pour le cinéma, et je n’ai pas la prétention que mon livre agisse sur quoi que ce soit ‒ « La poésie ne sert à rien », écrit quelque part Jean-Philippe Salabreuil. Demandez-moi plutôt où je situe Icare au labyrinthe, parce que là, j’ai quelques réponses : dans une lignée qui va du roman poétique, comme par exemple Le Grand Meaulnes, dont il est question dans le texte, en passant par Les Faux-monnayeursLes Caves du Vatican, le nouveau roman, et par des prosateurs tels que Paul-Jean Toulet (on le lit encore comme poète, mais je le trouve bien meilleur romancier), Cingria, Cendrars, Simon, la chère Colette et quelques autres parmi lesquels peu de contemporains (quelques-uns quand même : Sylvie Germain, Michon, Richard Millet, Emmanuelle Pagano, Jean-Philippe Toussaint…). Vous savez, on est toujours des héritiers : on ne peut pas écrire ex nihilo, sans avoir lu, et l’avantage de mon âge ‒ je vais avoir soixante ans ‒, c’est qu’on a eu le temps de beaucoup lire et de beaucoup relire. J’ai pleinement conscience que mon écriture est aux marges de ce qu’on publie de nos jours, et de ce qu’on lit. C’est aussi là que je situe mon Icare : dans les marges, dans les limbes ; dans les coulisses d’un opéra que Gaston Leroux savait peuplé de machineries et de fantômes ‒ « fantômes » c’est d’ailleurs le dernier mot du livre.

 

Pierre Perrin

 

Né en 1956 dans la Vienne, Lionel-Édouard Martin sillonne le monde depuis plus d’un quart de siècle, avec quelques arrêts notables au Maroc, en Bavière et en Martinique. Auteur de textes publiés entre autres par Arléa et Le Vampire Actif, il collabore à plusieurs revues littéraires, dont L’Arsenal. Son œuvre narrative s’attache à retranscrire, dans une langue vive et rythmée, les mondes parcourus et les choses vues.

 

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A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

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