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Entretien avec Janine Massard - Gens du lac

Ecrit par Valérie Debieux 17.06.14 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Entretien avec Janine Massard - Gens du lac

 

« […] entrés dans la Résistance en 1942 comme agents secrets, ont contribué à ravitailler des maquisards français, qu’ils ont assistés, nourris, soignés par leurs propres moyens. Ces derniers ont passé, par bateau, des armes, médicaments et ravitaillement aux maquisards français cantonnés à la Roche-sur-Foron. Ils ont aidé les réfractaires, recherchés par la Gestapo, à passer le lac, les cachant chez eux (Agents secrets de la France). Ami Gay père et Ami Gay fils, par leur ardent patriotisme, ont contribué puissamment à aider la France à sa libération. Après avoir été à la peine, méritent d’être à l’honneur » (République française, F.F.I., Isère, Grenoble, le 14 novembre 1947)

 

Valérie Debieux : Janine Massard, qu’est-ce qui vous a incitée à écrire un ouvrage sur vos ancêtres ?

Janine Massard : Au printemps 2010, la fille d’Ami Gay dit Paulus, ma cousine Josiane, me remet un témoignage de reconnaissance en me demandant si cela m’intéresserait d’écrire un livre sur son père et sur son grand-père, pour des faits remontant à la période de la guerre. Le texte reproduit en préambule est suffisamment explicite. Comme cet oncle a beaucoup compté pour moi, parce que, sans lui, je n’aurais jamais pu accéder aux études secondaires – il en avait obtenu la gratuité dans les années 48 – et aussi, parce que j’avais en commun avec lui de râler contre les injustices de la société, j’ai donné mon accord, à condition bien sûr, qu’elle me parle de la pêche, de la vie dans le lieu magique au ras du lac, où elle avait grandi, de la dynamique familiale, etc. Nous nous sommes vues à quelques reprises, ensuite je suis allée aux archives de la BCU à Lausanne, consulter la presse locale de l’époque et puis des personnages sont venus dans ma tête, j’ai commencé à les voir, à leur trouver une langue.

 

VD : Si vous avez dû faire part d’une grande créativité pour écrire ce roman, est-ce que vous avez disposé de suffisamment de pièces pour assembler le puzzle de l’histoire ?

 

JM : Le puzzle était facile à assembler même s’il m’a manqué des pièces. Tout d’abord, la situation de la famille n’était pas très compliquée : j’étais face à un clan de quatre personnes. Le fils, en sa qualité d’enfant unique, n’a pas eu le choix de sa vie. En l’absence de sécurité sociale, il était le pilier de la vieillesse de ses parents, leur assurance maladie même. Et puis la consultation des archives m’a permis de trouver des éléments intéressants, comme la fête lacustre franco-suisse de 1942, qui se déroule à Rolle, avec des Français qui, pour traverser le lac, ont dû obtenir des autorisations de Vichy. Or, 1942 est précisément l’année où la Savoie devient « zone occupée », où Laval durcit la politique vis-à-vis des Juifs. Cette fête se déroule un peu plus de deux semaines après la rafle du Vél’d’Hiv – dont personne ne parle, bien sûr, censure oblige.

Pour en revenir à la créativité, je crois que mon expérience de l’écriture m’a permis de faire le lien, de boucher les trous. Et puis, avec le temps, on s’aperçoit que la vie nous fournit de bien meilleurs scénarios que tout ce qu’on pourrait imaginer.

 

VD : Peut-t-on affirmer que cet ouvrage constitue une forme de double hommage à votre oncle, à la fois pour son rôle de résistant, et pour son activité politique qui a conduit, en particulier, à permettre l’accès aux études secondaires à toutes celles et ceux qui en avaient les capacités et ce, indépendamment de leurs classes sociales ?

 

JM : Oui, c’est certain. La ville ne connaissait pas vraiment la diversité politique. On y était très conservateur, conservateur avec enthousiasme même. Une majorité libérale-radicale faisait la pluie et le beau temps depuis des lustres. Le socialisme n’y était pas bien vu, alors imaginez l’impact du communisme – surtout que Staline vivait encore. Et voilà qu’aux élections communales de 1945, un vent de fronde souffle sur la ville : des socialistes et des communistes sont élus dès le premier tour et la majorité fait un score modeste. Les notables sont secoués, les cavaliers de l’Apocalypse ne sont pas loin.

Si l’oncle était favorable aux études secondaires, cela est dû non seulement à son histoire personnelle, il aurait souhaité étudier lui-même, il en aurait eu les capacités, mais en plus, il était conscient que le pays avait besoin de gens formés : les Trente Glorieuses arrivaient, il fallait que le pays saisisse sa chance.

 

VD : Berthe, le personnage central de votre roman, haut en couleurs, avide comme une glycine de grimper les échelons de la société, odieuse avec sa belle-fille Florence, quasi-indifférente à son fils, elle ne pense qu’à travailler, à encaisser, à compter et à entasser ses écus durement gagnés. « L’une serrait son fric quelque part dans la maison, l’autre serrait les dents ». Que pensez-vous qu’il serait advenu du commerce familial si elle n’avait pas été là ?

 

JM : Ah ! Berthe, c’est un sacré personnage, un personnage balzacien même. La situation du clan se présentait ainsi : depuis le début du mariage, le père s’occupait de la pêche, sa femme préparait les poissons, les commercialisait. Le mari lui avait abandonné « le ministère de l’intérieur ». Le fils, soumis à son père et à sa mère, avait grandi dans ce système. C’est aussi grâce au travail et à l’esprit d’économie de Berthe que le restaurant a pu être construit. Dans ce système, Florence n’avait qu’à se soumettre à son tour, ça ne se discutait pas. N’oublions pas que les femmes en Suisse n’ont eu des droits qu’à partir de 1989. Les femmes de la génération de Florence étaient durement entraînées à la soumission. Pour avoir le droit d’émettre son opinion, il fallait être née en milieu bourgeois et avoir fait quelques études. D’ailleurs même pour son mari, le valeureux Paulus, les femmes existaient « entre la cuisinière et la caisse à bois », ainsi que me l’a confié sa fille. Je crois qu’on a oublié à quel point les femmes étaient inexistantes. Pour mon père, né la même année que Paulus en 1909, une femme n’avait pas à faire des études, elle était là pour les maternités. Vous voyez si je me suis bien fait voir avec mes idées d’écriture !

Pour revenir à votre question, on peut dire que le père, très amoureux de sa femme, n’aurait jamais rien construit sans le travail de Berthe. Elle a aussi eu la chance de bénéficier d’une santé de fer et d’être dotée d’une obstination qui allait avec. Quand une femme s’emparait du pouvoir, cela produisait pas mal de dégâts collatéraux, mais ce genre de cas de figure se produisait de temps en temps.

 

VD : Est-ce qu’il reste encore des vestiges (barque, falot, filets, rames) ou autres objets ayant appartenu à vos ancêtres, dans un musée ou ailleurs ?

 

JM : La maison existe encore mais tout semble inhabité. A la fin des années soixante, après la mort du père, le couple est allé s’installer à Genève et tout a été liquidé. Ceux qui ont repris la maison ont vécu autre chose, et n’avaient aucune d’idée du passé du lieu. En plus, si mon oncle et son père n’ont jamais parlé de ce qu’ils ont fait, c’est parce que, pour eux, c’était normal, cela faisait partie de cette solidarité qui existait entre les gens du lac. Et puis, si en France ils étaient considérés comme des héros, en Suisse ils auraient eu droit à la prison si la chose s’était sue, d’où ce silence absolu. En plus, je pense qu’ils ont dû bénéficier de complicités plus haut. Si vous lisez le texte du témoignage, vous voyez qu’ils ont fourni des médicaments, parmi lesquels il y avait de la pénicilline, comme l’a dit un jour le pêcheur Paulus à sa fille. Or, qui d’autre qu’un médecin ou un pharmacien pouvait leur en fournir ? C’est comme les armes : il devait s’agir d’armes de poings ou de dynamite pour faire sauter les ponts de chemins de fer afin de bloquer la progression de l’armée allemande. Les résistants étaient assez forts dans cet exercice. Vous pensez bien que de simples pêcheurs n’avaient pas accès à cela et qu’il fallait qu’un réseau en Suisse leur fournisse le matériel.

 

VD : Au cours de vos recherches, avez-vous rencontré des pêcheurs qui ont connu votre oncle et grand-oncle et qui ont, comme lui, œuvré comme résistants ?

 

JM : Non, bien sûr. Comme la chose appartenait au domaine du non-dit, il ne m’a pas été possible de faire ce genre de rencontre, d’autant plus que, en 2010, quand j’ai commencé le travail, ceux qui avaient œuvré dans ce domaine étaient tous morts. Mais lorsque je disais çà et là que je travaillais à ce projet, j’entendais des personnes qui me disaient : « Ah, mon père a aussi fait ça », ou « l’oncle de mon mari a aussi fait ça », mais tous les témoins directs étaient morts. D’ailleurs, c’est à fin décembre 2011, en étant invitée par « La RTS-La Première » à commenter le journal du matin, que j’apprends que les Suisses qui ont aidé la Résistance française sont enfin et officiellement amnistiés. Il y a quelque chose de ridicule à amnistier les cendres des morts, mais le ridicule ne tue pas !

Cependant, lorsque je fais des interventions en public – et il y en a pas mal – des gens parlent : par exemple, lors d’une présentation du livre à Rolle, une personne se lève et dit que son grand-père a fait la même chose mais qu’il n’avait pas la noblesse d’âme de mon oncle et de mon grand-oncle parce qu’il faisait payer les passages. Une autre personne se souvient qu’on lui avait parlé d’une forêt où se cachaient des Français, demandant de l’aide… Comme il y aura certainement une réédition de ce livre dans une collection de poche, je récolte ce qu’on me dit et j’espère pouvoir faire un supplément intéressant qui donnera une meilleure visibilité sur ces faits qui étaient inconnus du public jusqu’à ce livre.

 

VD : On sent le bonheur que vous avez eu à étudier au Château de Rolle. Quel souvenir en conservez-vous ?

 

JM : Oui, ce lieu me paraissait fabuleux. Un château, vous pensez ! Et là, j’apprenais ce qui venait avant : les légendes grecques, les fabliaux du Moyen-Age, les Fables de la Fontaine, l’histoire de la Révolution française. Et en face, cette France, à laquelle je me sentais appartenir ! Et apprendre tout ça dans ce château c’était magique.

 

VD : Vous est-il arrivé de rencontrer votre oncle ou grand-oncle dans vos rêves en période d’écriture et d’avoir une conversation onirique avec eux ?

 

JM : En rêve, non, et conversation onirique, non plus. Mais j’ai senti que je les remettais dans le monde par le biais de l’écriture. J’ai cohabité avec Berthe aussi, j’ai compris encore que j’offrais une sorte de revanche à Florence, la tyrannisée, et à sa petite-fille qui avait aussi souffert de la dictature de cette grand-mère. Il doit s’agir de l’osmose nécessaire entre le sujet et l’écrivain pour porter en écriture des personnages. Il est difficile de décrire ce genre de démarche où se côtoient le rationnel et l’irrationnel.

 

VD : On peut dire que vous êtes une écrivaine très engagée, et que vous avez un souci permanent de la transmission, de la mémoire personnelle ou collective. Ne peut-on pas dire qu’à l’instar de vos ancêtres qui étaient des passeurs de personnes en dangers, vous aussi, à votre façon, vous exercez une fonction de passeur au travers de vos ouvrages ?

 

JM : Aujourd’hui, quand une femme veut écrire, elle n’est plus entourée de suspicions, comme c’était le cas pour maintes femmes de ma génération et pire encore pour celles d’avant. Il ne m’a pas été facile d’accéder au droit d’écrire, surtout que, comme l’oncle, j’avais et j’ai encore un côté anar et râleur.

 

VD : Je vous laisse le mot de la fin…

 

JM : Je regrette que ma cousine ait attendu si longtemps avant de me mettre ce témoignage de reconnaissance sous les yeux. Elle est décédée en 2013. Ses filles sont parvenues à lui lire ce livre, sur épreuves pdf, à son chevet. Dommage qu’elle ne soit plus là pour constater l’intérêt qu’il suscite, mais peut-être avait-elle au fond d’elle des raisons de vouloir garder encore ce secret ? En tout cas, son but est atteint : elle souhaitait que la mémoire de ces deux hommes soit honorée. Je me dis qu’ils devraient être reconnus comme justes. Peut-être que ce livre y contribuera.

 

Entretien mené par Valérie Debieux

 


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A propos du rédacteur

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com