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Entretien avec François Garde

Ecrit par Jean-François Vernay 22.01.13 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec François Garde

Bonjour François Garde,

 

Jean-François Vernay : Vous êtes l’auteur d’un premier roman remarqué, puisqu’on vous a décerné le Prix Goncourt dans cette catégorie là, et pourtant le lecteur pourrait avoir l’impression que vous n’en êtes pas à votre premier jet d’encre. Y voyez-vous une explication ?

 

François Garde : Eh bien non. Sauf peut-être une certaine maturité de l’auteur ? J’ai toujours beaucoup écrit, hors du domaine de la fiction. Et j’ai toujours beaucoup lu. Quant à savoir si c’est une explication…

 

JFV : Cela doit certainement tenir au fait que « Ce qu’il advint du sauvage blanc » est un roman très travaillé. Vous avez affirmé que cette fiction était richement documentée et s’inspirait de votre expérience dans le Pacifique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

FG : Cette fiction est plus rêvée que documentée… J’aurais pu faire des recherches dans les archives, l’histoire orale, étudier l’ethnologie des aborigènes du nord-ouest de l’Australie (et des marins-paysans de Vendée…). Mais cette méthode eut certainement étouffé mon imaginaire. D’autant que mon propos n’était pas de faire un roman historique, ni une biographie même romancée de mon héros. Je n’ai gardé, de l’histoire vraie, que l’essentiel, cet homme qui a oublié sa langue et son nom.

La liberté du romancier me semble essentielle. Buckingham n’a jamais été l’amant d’Anne d’Autriche, sauf dans les Trois Mousquetaires

En Nouvelle-Calédonie, en effet, j’ai découvert l’altérité culturelle des Kanaks. Elle m’a amené, très indirectement et par un processus souterrain que je ne saurai expliquer, à ce roman.

 

JFVNous reviendrons à cette liberté du romancier que vous venez d’évoquer mais, dans l’intervalle, est-il possible de préciser le rôle que vous attribuez à ces intrusions du réel dans votre fiction ?

 

FG : Je ne fais pas de fiches, ne prends pas de notes. Mes centres d’intérêt – les voyages, le XIXème siècle, le Pacifique… – se sont retrouvés dans ce roman.

Je ne crois pas qu’il y ait intrusion du réel dans la fiction, mais plutôt intrusion de mon réel, ce qui change tout. Je ne sais pas et ne veux pas faire la différence, dans ce qui m’inspire lorsque j’écris, entre mon réel et mon imaginaire. Vient sous ma plume ce dont j’ai besoin pour édifier mon roman, et peu importe que ce soit un souvenir de lecture ou un souvenir de voyage, l’un comme l’autre incomplets, partiels, insatisfaisants. S’ils se retrouvent à leur place dans le texte et apportent leur pierre à la construction du roman, je ne leur demande pas d’où ils viennent.

 

JFVPour ce qui est de l’« intrusion de [votre] réel », qu’est-ce que le lecteur gagne à lire lorsque vous attribuez, par exemple, des tatouages ou des cheveux crépus aux Aborigènes ? Quels sont les critères qui président à vos choix lorsque vous décidez de privilégier la construction littéraire de votre réalité avant tout souci de réalisme ?

 

FG : Le tatouage est un bon exemple. Lorsque Narcisse revient dans notre monde, il est tatoué, et les descriptions que j’en donne évoquent le monde polynésien. Il porte ainsi sur son corps la marque physique de l’altérité culturelle à laquelle il a été soumis, et les réactions des Européens à ces stigmates permettent de suggérer divers comportements.

Certes les Aborigènes ne sont pas tatoués. Mais le roman ne traite pas des Aborigènes, il évoque le regard occidental sur les cultures lointaines. Les caractéristiques de la tribu évoquée dans le roman empruntent à divers peuples du Pacifique, ou plutôt aux grands noms de l’ethnologie du Pacifique : non pas pour en faire une marqueterie ou un méli-mélo, mais pour y puiser ici le rôle central du don et du contre-don, là les violences faites aux femmes, ailleurs un rapport différent à la propriété, etc. Ces étrangetés n’ont d’intérêt romanesque qu’en tant qu’elles déstabilisent Narcisse (à son arrivée) et font réagir ses contemporains (à son retour).

 

JFVJustement, ne craignez-vous pas que certains lecteurs se crispent sur la dimension ethnologique de votre roman et finissent par vous reprocher ces latitudes littéraires ?

 

FG : … et certains lecteurs de St-Gilles-Croix-de-Vie m’ont reproché de donner une image négative des marins-paysans de Vendée : L’approche du romancier n’est pas une approche académique, et évaluer celle-là aux critères de celle-ci n’a pour moi aucun sens. Je revendique cette liberté.

 

JFVQue dire alors sur cette quête de vérité que les lecteurs traquent sans relâche ? Quels sont les pouvoirs que vous, en qualité de romancier, accordez à la fiction ?

 

FG : La vérité d’un romancier n’est pas la vérité d’un journaliste, ni celle d’un magistrat, ni celle d’un homme politique. Un vrai roman est sans doute celui qui remplit le projet qu’il s’assigne, et dans mon cas celui d’emmener le lecteur dans l’histoire étonnante et dérangeante de Narcisse Pelletier. La vérité de cette histoire n’est pas celle d’une enquête anthropologique, elle est dans l’incapacité du XIXème siècle – voire au-delà… – de penser la différence des cultures. Si le lecteur ressent profondément cette mise en perspective, alors le roman est réussi – et il est vrai, d’une vérité qui n’est pas de la même nature que la vérité scientifique.

 

JFVCompte tenu de la situation géographique de cette robinsonnade, pensez-vous que les éditeurs australiens vont chercher à traduire « Ce qu’il advint du sauvage blanc » ?

 

FG : Robinson domine la nature, puis Vendredi : quel formidable apologue et programme politique de la colonisation ! Narcisse, lui, est perdu dans cette nature qu’il ne comprend pas puis est dominé par les « Sauvages ». Ce serait donc plutôt une anti-robinsonnade…

Les relations entre éditeurs ne me sont pas familières. Je crois que les Anglo-saxons sont les plus rétifs à la traduction. Dans votre question, j’entends aussi l’intérêt des Australiens pour un roman qui se déroule en Australie. Mais l’histoire aurait pu se dérouler au Kamtchatka ou en Terre de Feu, puisque ce qui m’importe n’est pas un Peuple Premier – au  sein duquel je ne saurai me projeter –, mais l’évolution du regard d’un jeune Occidental sur une culture radicalement autre et à laquelle il doit s’adapter ; et en miroir, son évolution pour revenir ensuite dans notre monde.

 

JFVNe seriez-vous pas un peu primitiviste par hasard ? Que gagne-t-on exactement à s’ensauvager de la sorte, comme votre personnage Narcisse Pelletier et que reprochez-vous à la civilisation ?

 

FG : Mon livre n’est pas un roman à thèse. Surtout pas ! Je ne démontre rien et ne défends aucune position théorique. L’histoire de Narcisse Pelletier ouvre tellement de questions, et celles-ci sont tellement plus passionnantes que les réponses…

L’un des pièges de cette narration serait de tomber dans une opposition basique entre les gentils aborigènes et les vilains occidentaux. Réexposer le mythe du bon sauvage eut été pour le coup un mensonge et une duperie envers le lecteur. D’où quelques scènes qui suggèrent que tout n’est pas parfait dans le monde des sauvages.

Mais, pour répondre à votre question, je n’ai rien à reprocher au Second Empire – ni d’ailleurs aux peuples du nord-est de l’Australie. Narcisse ne gagne rien à changer de monde, ni la première fois, ni la seconde. A l’évidence, il traverse une épreuve aussi violente que soudaine et implacable. Il passe de l’autre côté du miroir.

Et si cette aventure rappelle au lecteur la relativité des cultures, j’en serai très heureux.

 

JFVL’intrigue reposant pour l’essentiel sur l’adaptation à une culture puis la réadaptation à une autre, pouvez-vous nous renseigner sur votre fascination pour la thématique de l’altérité distillée dans « Ce qu’il advint du sauvage blanc » ?

 

FG : L’auteur choisit-il un sujet, ou le sujet s’impose-t-il à lui? Une chose est avérée: je n’aurais pas rencontré cette histoire, ni écrit ce livre, si je n’avais pas séjourné à plusieurs reprises et effectué de nombreux voyages en Nouvelle-Calédonie. La différence des cultures s’y lit partout, dans les paysages urbains comme en brousse, dans l’organisation politique comme dans l’éducation, dans les rêves comme dans les craintes de chacun. Ce terreau m’a influencé. Par quel processus ? Je n’en sais rien, et c’est tant mieux.

 

JFVDans un entretien accordé à Bernard Strainchamps, vous dîtes avoir, au travers du personnage d’Octave de Vallombrum, voulu « rendre discrètement hommage à cette curiosité et à cette foi en l’homme ». Pouvez-vous développer cette déclaration ?

 

FG : La seconde moitié du XIXème siècle est marquée par une confiance absolue dans les capacités de l’homme : la Raison et son alliée le Progrès ne peuvent que conduire à un monde meilleur. Aucun doute ne venait alors voiler cette certitude. Jules Vernes en est le chantre le plus visible. Certes, cette période est aussi celle de la colonisation et de l’exploitation des prolétaires, l’une et l’autre brutales et cyniques. Mais je conserve la nostalgie de l’idée que la Raison peut tout régler : je la sais naïve et fausse, et en regrette la simplicité. Pour tenter de penser le monde aujourd’hui, il faut affronter la complexité. Vallombrun, soldat perdu du positivisme, le vérifiera à ses dépens…

 

JFV : Vous semblez avoir beaucoup d’admiration pour Jules Vernes. Vous a t-il inspiré d’une manière ou d’une autre ? Qu’avez-vous en commun ?

 

FG : Adolescent, j’ai lu tous les grands romans de Jules Verne, dans l’édition Hetzel, en bonne place dans la bibliothèque paternelle. Ce grand format inhabituel, ces gravures héroïques en pleine page, ces héros positifs et leurs aventures aux quatre coins du monde ont été une révélation.

Le titre de mon roman Ce qu’il advint du sauvage blanc est un clin d’œil discret aux titres de ses chapitres. Comme lui, j’aime l’idée d’entraîner mon lecteur dans une aventure géographique et humaine. La différence, c’est évidemment qu’il n’est plus possible d’avoir son enthousiasme et sa naïveté. Parfois, s’il me faut présenter mon roman en trois mots, je réponds par une boutade : « C’est Jules Verne qui aurait lu Lévi-Strauss ». Et la tension que provoque le rapprochement de ces deux noms me semble extrêmement féconde.

 

JFV : Sur le plan narratif, pouvez-nous nous éclairer sur la pertinence de la juxtaposition symétrique des deux époques ?

 

FG : Le roman n’est pas le récit d’une survie, mais celui d’un double passage. Par deux fois, à dix-sept années de distance, Narcisse Pelletier/ Amglo est, en un instant et contre son gré, arraché au monde qu’il connaît et projeté dans un ailleurs dont il n’a aucune clef. Dès lors, le lecteur est dix-sept fois deux fois projeté en avant et en arrière. Les premiers jours, les premières semaines de Narcisse Pelletier sur la plage entrent ainsi en résonnance avec les premiers jours, les premières semaines d’Amglo revenant en Occident. Ses étonnements, ses stratégies, la rémanence du monde d’avant sont ainsi construits en miroir. La question centrale n’est pas : va-t-il s’en sortir ?, puisque dès le début la réponse est connue. Elle est bien : comment peut-on traverser par deux fois une telle expérience ? Et après trois années passées avec lui, je ne suis pas sûr d’avoir la réponse…

 

JFV : Qu’est-ce qui préside à la création littéraire selon vous ? Au-delà de la raison qui structure le roman, quelle place accordez-vous aux sentiments ?

 

FG : Je suis incapable de commenter ou d’analyser cette alchimie mystérieuse par laquelle la plume sur le papier fait naître des paysages, des sensations, des personnages, des dialogues, des digressions… Certains écrivains font des fiches et des plans, et ne rédigent qu’ensuite en suivant un chemin préalablement balisé. Ils ont sûrement raison, mais je ne sais pas faire ! Pour moi, le plaisir de la narration naît de son propre mouvement. Et si je veux connaître la suite de l’histoire, il me faut l’écrire, puisque personne ne le fera à ma place. Ensuite viendra le temps des ajustements, des relectures et des retouches. Mais rien n’égale l’émotion qui naît de l’invention du récit.

 

JFV : Des projets littéraires pour la suite ?

 

FG : Oui. Mais vous n’en saurez pas plus !

 

Entretien mené par Jean-François Vernay


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A propos du rédacteur

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Essayiste et chercheur en littérature, Jean-François Vernay est notamment l’auteur de Panorama du roman australien des origines à nos jours (Paris, Hermann, 2009) qui paraîtra en 2016 en Australie dans une édition revue et augmentée sous le titre de A Brief Take on the Australian Novel. Son dernier livre documentaire Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Paris, éditions Complicités, 2013) est aussi en cours de traduction.