Identification

Entretien avec Alain-Jacques Czouz-Tornare - La révolution française pour les nuls

Ecrit par Valérie Debieux 15.06.13 dans La Une CED, Les Dossiers, Entretiens

Entretien avec  Alain-Jacques Czouz-Tornare - La révolution française pour les nuls

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare, comme le relève la brève notice biographique de l’ouvrage, est « un pur produit des écoles de la République, ancien élève des classes préparatoires à Normale Sup et docteur en histoire de la Sorbonne ». Titulaire des Palmes académiques, il a été fait Chevalier des Arts et des Lettres en 1995 pour ses travaux historiques sur la Révolution et il a obtenu, pour sa thèse, le prix d’encouragement 1998 de l’Association suisse d’histoire des sciences militaires. Il a également écrit de nombreux ouvrages et articles au sujet de la Révolution et a participé à de multiples colloques et expositions sur cette période de l’Histoire. Enfin, il est fréquemment consulté par de nombreux médias français et suisses pour en parler.

Alain-Jacques Czouz-Tornare vient de recevoir le Prix de la Fondation Régis de Courten et a tenu une conférence à la Mairie du 1er arrondissement de Paris (4, Place du Louvre), le mercredi 29 mai dernier, sur le thème « 10 août 1792, les Tuileries : l’été tragique des relations franco-suisses ».

Valérie Debieux : Alain-Jacques, quelle est l’origine de cette passion pour la Révolution française ?

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : Fils d’ouvrier immigré, je suis un enfant de la République et de son système scolaire fondé sur l’égalité des chances, héritage de la Révolution française. Elle m’a accompagné depuis le début de mes études universitaires à l’orée des années huitante du siècle dernier. Ma thèse sur les troupes suisses capitulées à la fin du XVIIIe siècle m’a projeté au cœur de la Révolution française, de tout ce qu’elle a créé et légué malgré toutes ses contradictions. N’ayant jamais appartenu à aucune chapelle historique, j’ai pu l’aborder sans a priori idéologique et donc de manière équitable, ce qui est une gageure en soit. La Révolution française pour les Nuls est le livre que j’ai eu le plus de plaisir à écrire, celui qui me tenait le plus à cœur.

 

Valérie Debieux : Quel est l’événement de cette période qui vous a le plus marqué ? Et si vous aviez à retenir un seul protagoniste de la Révolution, lequel serait-il ?

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : L’événement qui m’a le plus marqué est l’instauration du calendrier républicain le 24 novembre 1793. L’application du calendrier révolutionnaire et l’abandon du calendrier grégorien marquent une rupture totale avec l’exclusivisme chrétien. Plus rien ne sera comme avant. Le calendrier républicain, signe de rupture avec l’Eglise et ses saints, preuve surtout qu’une ère nouvelle a bien commencé, ressurgira lors de chaque épisode révolutionnaire. Vous qui aimez tant la poésie, appréciez la beauté des mois dans le calendrier républicain ! Regardez le printemps : Germinal (mois de la germination), Floréal (mois des fleurs), Prairial (mois des prairies). Voici à présent l’été : Messidor (mois des moissons), Thermidor (mois de la chaleur), Fructidor (mois des fruits). L’automne a aussi son charme : Vendémiaire (mois des vendanges), Brumaire (mois des brouillards), Frimaire (mois des frimas). L’hiver n’est pas en reste : Nivôse (mois de la neige), Pluviôse (mois de la pluie), Ventôse (mois du vent). Cette époque a créé les conditions-cadres à l’établissement de la laïcité à la française. Elle nous a aussi légué le parrainage laïque ou baptême républicain, une alternative au baptême religieux qui a le mérite de laisser aux bénéficiaires la liberté de choisir leur propre religion.

Mon personnage préféré n’est pas le plus connu. Il s’agit de Jean-Nicolas Pache (1746-1823), originaire d’Oron dans le Pays de Vaud. Ministre de la guerre après la chute de Louis XVI, « Papa Pache », comme on le surnommait familièrement, fut destitué le 2 février 1793. Il sut passer à temps de la Gironde aux Montagnards. Entre les enragés, les dantonistes, les hébertistes, le Comité de Salut public, la Convention, il arriva à se maintenir en équilibre. Le Vaudois Pache joua un rôle clé dans les événements de 1793 à Paris. Les Montagnards, dont Pache gagne la confiance, vont le faire élire 6emaire de Paris le 14 février 1793. Il restera à ce poste jusqu’en mai 1794. C’est lui qui fit inscrire sur les monuments publics la devise créée par Momoro : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Et oui c’est à un Suisse d’origine que l’on doit en France l’un des plus grands symboles de la République et héritage visible de la Révolution. Cela se passa en mai 1793. Arrêté au plus fort de la Terreur, le 10 mai 1794/21 Floréal an II, libéré puis à nouveau incarcéré à la suite de l’insurrection de Prairial, il parvient à sauver sa tête, ce qui représente tout de même un grand exploit à l’époque. Il refusera catégoriquement de se rallier à Napoléon Bonaparte et mènera jusqu’à sa mort en bon païen la vie du philosophe réfugié dans la nature, disciple de Jean-Jacques Rousseau.

 

Valérie Debieux : Votre ouvrage est parsemé de bons mots et de traits d’humour, rendant sa lecture à la fois passionnante et agréable. A vous lire, on a le sentiment que l’événement date d’hier et que vous l’avez vécu comme un témoin privilégié. Pour tout un chacun qui assiste à vos conférences, un sentiment partagé se fait jour, celui d’avoir en face de soi, non pas un historien mais un véritable décrypteur de l’événement. Comment faites-vous pour présenter ou approcher l’histoire de cette façon ?

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : Contrairement à beaucoup d’intellectuels, le mot vulgarisation n’a pour moi rien de vulgaire. J’aime partager mon savoir et le confronter aux autres. Je crois essentiel dans la vie de chaque homme d’acquérir ou de conserver un sens critique aiguisé. Raison pour laquelle j’aime me précipiter vers l’envers du décor historique en montrant les formes cachées de notre histoire trop souvent manipulée sur le plan idéologique. Au point qu’il semble de bon ton quand un événement dérange de l’occulter si possible ou de l’exagérer si nécessaire. Ainsi en va-t-il en Suisse de la période de la Révolution helvétique de 1798 qui a fait l’objet d’un procès à charge uniquement. Quand je donne une conférence, je me donne surtout totalement. En préparant Normal Sup autrefois, j’avais eu cette formule qui m’a accompagné depuis : quand j’agis je ne pense pas, car quand je pense, je modifie l’action.

 

Valérie Debieux : Quel est le moteur de transmission de savoir que vous préférez : l’écriture ou le colloque ?

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : Ce n’est pas du tout la même démarche. L’écriture reste un acte solitaire tandis que la participation à un colloque vous oblige à une remise en cause par la confrontation de votre point de vue à ceux de vos pairs. Le colloque permet d’affiner vos connaissances tandis que l’écriture permet d’épurer un style. J’aime aussi beaucoup la radio qui oblige à l’esprit de synthèse. Mais le moyen de transmission du savoir en direct qui a ma préférence, c’est la conférence : directement du producteur au consommateur. Rien ne vaut le contact et même si je traite plusieurs fois du même sujet, ce n’est jamais la même conférence car ce n’est jamais le même public. Dans tous les cas, l’humour permet de faire passer un message et de résumer d’un trait d’esprit un propos.

 

Valérie Debieux : Si vous pouviez vous incarner dans une figure historique, laquelle choisiriez-vous ?

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : L’empereur Julien, un empereur de la Renaissance à la fin de l’Antiquité tardive avec mille ans de Moyen Âge en perspective. Nous avons d’ailleurs donné son nom à notre fils. Une femme de la même époque me fascine également. Il s’agit d’Hypatie d’Alexandrie, la dernière philosophe de l’Antiquité massacrée par des chrétiens fanatiques.

 

Valérie Debieux : Avez-vous déjà pensé à écrire une pièce de théâtre sur un événement historique ?

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : J’aimerais écrire avec Jean Winniger une pièce de théâtre sur le Fribourgeois Louis-Augustin d’Affry (1713-1793), administrateur des troupes suisses au moment de la chute de la royauté et qui parviendra à s’en sortir haut la main. J’aimerais mettre en scène le moment où il est enfermé en compagnie de Beaumarchais après le 10 août 1792 et juste avant les massacres de septembre. Comment ne pas être tenté de restituer les propos échangés entre ces deux grands esprits au cœur de la tourmente. Ils ont eu tant à se dire. Beaumarchais avait épousé une Fribourgeoise, Marie-Thérèse Willermaulaz.

Je rêve également d’un film sur les soldats suisses engagés dans la bataille navale de Trafalgar à bord de l’Algésiras partis à l’assaut du navire vice-amiral britannique.

 

Valérie Debieux : Quels sont vos projets en cours ?

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : Une exposition sur Tintin et plus précisément sur les faux Tintin qui me fascinent. Intitulée « Tintin à Fribourg. Dits et interdits », elle se déroulera du 7 juin à la fin octobre et sera accompagnée d’un album-catalogue que j’ai eu grand plaisir à réaliser avec Jean Rime. J’écris également un ouvrage sur les Suisses qui ont créé la France à partir d’une chronique que je tiens dans Suisse/Swiss Magazine, la revue des Suisses francophones de l’étranger. Je rédige également la suite de ma Révolution pour les Nuls qui pourrait s’intituler : Révolution mode d’emploi. A méditer par les temps qui courent.

 

Valérie Debieux : Hormis l’Histoire, j’ai cru comprendre que vous étiez passionné de musique et que vous prépariez un livre à ce sujet. Pouvez-vous nous en toucher un mot ?

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : Il s’agit plutôt d’un rêve sans doute inaccessible. Je dis parfois que mon dernier livre sera : De Camille Saint-Saëns à Richard Strauss, un siècle de musique païenne. Je collectionne les musiques que peu de personnes ont eu la chance d’entendre comme les opéras Etienne Marcel ou Henri VIII de Camille Saint-Saëns, les Variations sur un thème de Couperin de Richard Strauss ou L’Hymne à l’amitié de Friedrich Nietzsche, oui le philosophe que j’adore. On peut expliquer des pans d’histoire à travers les musiques qui ont accompagné les événements du temps passé.

 

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

 

Alain-Jacques Czouz-Tornare : Je dois encore devenir celui que je suis. Avec en prime une devise : Ne jamais se prendre au sérieux et ne jamais rien prendre à la légère.

 

Entretien mené par Valérie Debieux

 

Lien vidéo : « 10 août 1792 - Les Tuileries - Alain-Jacques Tornare - ppur.org »

http://www.youtube.com/watch?v=qzsq7x8ei-g

 


  • Vu : 2281

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

Lire tous les articles de Valérie Debieux


Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com