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Entre hommes, Germán Maggiori

Ecrit par Adrien Battini 05.04.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Amérique Latine, La dernière goutte

Entre hommes, mars 2016, trad. espagnol (Argentine) Nelly Guicherd, 372 pages, 20 €

Ecrivain(s): Germán Maggiori Edition: La dernière goutte

Entre hommes, Germán Maggiori

 

Il existe différents biais pour que le lecteur-flâneur trouve son bonheur sur les étals des librairies : se fier au nom de l’écrivain ou à la réputation de l’éditeur, voire succomber au travail opéré par le graphiste sur la couverture. Parfois, c’est la technique un brin racoleuse de la manchette agressive qui peut s’avérer payante, à l’instar du roman de Germán Maggiori, Entre hommes, présenté par La Dernière Goutte comme le « meilleur polar argentin de tous les temps ». Grâce à cette accroche, l’escapade dans une terre policière relativement méconnue n’en était que plus tentante.

Avec sa scène orgiaque en guise d’introduction, qui mêle représentants de la classe politique, de l’élite bancaire et de la prostitution transgenre, l’ambiance du roman est vite plantée. Le gras et le sordide viennent danser avec la drogue dans un ballet sexuel qui ne pouvait accoucher que de la mort. Et comme la scène a été filmée et que les protagonistes de la vidéo aimeraient se passer de sa diffusion, la cupidité s’aiguise et les premières pages empilent les meurtres avec frénésie. A partir de là, quelques précisions s’imposent sur la composition du roman.

La quatrième de couverture pourrait induire le lecteur en erreur en érigeant Maggiori en héritier de James Ellroy et de Jim Thompson. La comparaison est malvenue, pas tant sur la qualité du texte que sur la famille littéraire dans laquelle on peut le situer. A contrario d’un Ellroy dont l’attention se porte principalement sur la mécanique de l’enquête, cette dernière y est quelque peu malmenée. Maggiori jongle entre les différents personnages à la limite du roman choral et s’autorise des parenthèses, des retours en arrière ou des accélérations qui surprennent. L’écrivain serait bien plus proche (et à plus d’un titre) du Thomas Pynchon de Vice cachéavec cet énorme parti pris d’une résolution partielle au goût si particulier.

Il ne fait pourtant aucun doute qu’Entre hommes est un roman policier remarquable et qui donne cette impression enivrante que l’on n’a jamais lu ça ailleurs. La Dernière Goutte revendique « le verbe qui claque, qui gifle et qui fuse » et l’on comprend pourquoi ils se sont emparés du manuscrit. Le cadre policier est avant tout une invitation à voyager dans les bas-fonds d’une Argentine au-delà du désenchantement, mélange de braqueurs tarés, de flics corrompus, de prostituées violentées et du petit peuple perdu des bars miteux. Maggiori crée en outre l’exploit de n’écrire aucun personnage sympathique, un choix désarçonnant mais qui rend la peinture de la lâcheté, de l’avidité, de la fuite en avant, de l’hypocrisie et de la violence encore plus hypnotique. Sans véritable fil rouge ni chevalier blanc rédempteur, un héros improbable émerge néanmoins au fil de la lecture. Maggiori iconise de manière brillante « l’homo toxicus », cet oiseau de nuit devenu maître de la jungle urbaine, happé par ses chimères et détenteur du futur d’une humanité accro à sa propre autodestruction.

Entre hommes est un roman fascinant à l’imagerie cruelle et mordante. Cette virée argentine à la fois sombre et désabusée fait passer le lecteur par toutes les émotions, du rire sincère au malaise vomitif, ce qui reste, convenons-en, l’apanage des meilleurs polars de tous les temps.

 

Adrien Battini

 


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A propos de l'écrivain

Germán Maggiori

 

Nationalité : Argentine

Biographie : 

Digne héritier de James Ellroy et de Jim Thompson, Germán Maggiori est né en 1971.
Son premier roman "Entre hommes", qui est considéré en Argentine comme un livre culte, a été qualifié par la presse de « meilleur polar argentin de tous les temps ».

A propos du rédacteur

Adrien Battini

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Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.