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Encore cent ans pour Melville, Claude Minière (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola 18.01.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Gallimard

Encore cent ans pour Melville, juin 2018, 112 pages, 11,50 €

Ecrivain(s): Claude Minière Edition: Gallimard

Encore cent ans pour Melville, Claude Minière (par Matthieu Gosztola)

 

Le cœur de ce vivifiant petit essai, qui s’attache à « revenir sans cesse, par de multiples touches, sous des angles variés, des “éclairages” », à la vie et à l’œuvre de Herman Melville, se trouve à la page 20 : « Herman Melville, écrit Claude Minière, est un Américain nourri de Shakespeare et de la Bible ».

Quid de la Bible ?

« Moby Dick est ponctué, “piqué”, du mot God autant si ce n’est plus que de celui du nom de la Baleine démoniaque, mais elle est “blanche”. Le navire est féminin (she), le monstre pourchassé est a sperm fish, l’Océan a masculine sea. Ce que dit un mot…

“C’est un livre bien méchant que je viens d’écrire et, tel l’agneau pascal, je me sens blanc comme neige”, écrivait Melville à son ami Nathaniel, le 17 novembre 1851.

L’histoire contée dans ce livre méchant (la chasse d’une baleine blanche) avale – avale et avalise – une autre histoire, la légende de Jonas.

La fin en est différente : and the great shroud of the sea rolled on as it rolled five thousand years ago, “et le grand linceul de la mer roula comme il roulait il y a cinq mille ans”. Ce n’est pas The Whale qui roule ici mais la mer.

Cependant, dans les deux cas, sauver le récit demande qu’un (onlyalone) échappe à ce qui recouvre. Dans Moby Dick l’appelé vient d’un naufrage comme dans l’Ancien Testament Ismaël revenait du désert ».

Quid de Shakespeare ?

Tardive et émerveillée est la découverte que fit Melville de Shakespeare. En 1849, dans une lettre adressée à Evert A. Duyckinck, il confesse : « Âne bâté que je suis, j’ai vécu plus de vingt-neuf ans et il y a seulement quelques jours que j’ai fait étroitement connaissance avec le divin William. […] J’enrage quand je pense à la raison insignifiante qui m’a empêché jusqu’à présent de lire Shakespeare ; c’est qu’avant ce jour tous les exemplaires qui me sont tombés des mains se trouvaient être imprimés dans un affreux petit caractère, intolérable pour mes yeux qui sont délicats comme de jeunes moineaux. Mais depuis que je suis doté d’[une] magnifique édition, j’exulte en sa compagnie, page après page ». Cette découverte fut si importante qu’elle contribua à son développement intérieur, ainsi que l’avoue Melville à Nathaniel Hawthorne, en 1851, dans une lettre restée célèbre : « [T]out mon développement s’est accompli dans l’espace de ces quelques dernières années. Je suis comme l’une de ces graines tirées des pyramides d’Égypte et qui, après avoir été pendant trois millénaires une graine et rien qu’une graine, une fois plantée en sol anglais, se développe, verdoie, puis tombe en pourriture. Ainsi de moi-même ».

Ce développement intérieur de l’auteur de « Bartleby » – floraison superbe, et d’autant plus superbe qu’elle est invisible – se confond avec le développement de Moby-Dick, car la figure de Shakespeare joue « le rôle d’un révélateur » dans la métamorphose du roman documentaire initial. Le dramaturge anglais apparaît à Melville comme « un maître de vérité », note Philippe Jaworski dans sa remarquable édition de Moby-Dick (Gallimard, collection Quarto, 2018), « et concurremment s’impose à lui la fonction spéculative de la littérature », « expression majeure d’une aventure de l’esprit », « recherche d’un savoir vrai sur les secrètes complexités de l’âme ».

L’introduction – dans la prose du roman fortement remanié – de procédés propres au théâtre, les didascalies, les monologues et les apartés, le chœur enfin (la bacchanale du chapitre XL : « Minuit. Le gaillard d’avant »), ne sont que la partie la plus immédiatement visible de l’emprise de Shakespeare (étreinte ayant des affinités avec l’amour) sur son imagination. Moins visible, mais compte davantage la mise en place, dans ce récit de pêche du cachalot, d’un espace tragique – voire d’un espace de pensée tragique – dont le protagoniste, simple capitaine de Nantucket, est vite « exhaussé » aux dimensions des grands héros shakespeariens : Hamlet, Macbeth, Richard III, Lear.

Par cette transmutation, il s’agit pour Melville d’atteindre à l’or du mythe – d’effleurer le froid de cet horizon –, en se servant, la pétrissant avec ferveur, de la glaise de l’Ancien Testament, exactement comme Shakespeare a puisé son matériau dans la terre blessée de l’histoire d’Angleterre, dans ses chroniques. Achab appartient bien, dans sa rencontre avec le cachalot, à un ordre de réalité qui est celui du mythe. Et la consistance du mythe est celle des images de nos rêves…

Il convient de lire Encore cent ans pour Melville au coucher, pour que ses impressions de lecture se mêlent à l’état hypnagogique décrit par Freud.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Claude Minière

 

Claude Minière est né à Paris le 25 octobre 1938, dans le 18e arrondissement. Poète et essayiste, il est l’auteur d’une quinzaine de livres de poésie, dont La mort des héros chez Carte Blanche éditions, Lucrèce chez Flammarion, Perfection chez Rouge Profond, La trame d’or chez Marie Delabre éditions, Le temps est un dieu dissipé, Hymnes, Je Hiéroglyphe, Grand Poème Prose chez Tarabuste, ainsi que de plusieurs essais dont Traité du scandale chez Rouge Profond, L’art en France (1960-1995) aux Nouvelles éditions françaises, Pound caractère chinois collection L’Infini chez Gallimard, Notes sur le départ chez Tarabuste, Le théâtre de verdure chez Marie Delabre éditions, et d’un journal Pall Mall 2002-2003 aux éditions Comp’Act.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com