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En hommage à Philip Roth (1) : Portnoy et son complexe

Ecrit par Cyrille Godefroy 31.05.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman, USA

Portnoy et son complexe, trad. Henri Robillot, 384 pages, 8,30 €

Ecrivain(s): Philip Roth Edition: Folio (Gallimard)

En hommage à Philip Roth (1) : Portnoy et son complexe

 

 

Portnoy ou la névrose désopilante

Roman phare de l’auteur américain Philip Roth né en 1933 à Newark, Portnoy et son complexe est une mise en abîme jubilatoire dévidant les tourments psychologiques d’un narrateur dont l’éducation juive fut excessivement austère et vertueuse.

L’éducation joue-t-elle réellement un rôle aussi crucial pour le développement de l’individu qu’on le proclame à hue et à dia dans les manuels ou dans les aréopages épris de respectabilité ? Assurément, répondraient Freud, Dolto et consorts. Selon le philosophème consacré, tout se jouerait avant l’âge de six ans, voire dans les premiers jours suivant la naissance.

Au gré d’une graphorrhée de haute volée empreinte d’une térébrante autodérision, Philip Roth confirme l’axiome. À l’en croire, l’éducation inculquée à son héros Alex Portnoy contribua à injecter un poison dans ses veines. Tous ses scrupules, toutes ses inhibitions, toutes ses appréhensions résulteraient de la manière dont ses parents ont régenté sa jeunesse. Et notamment sa mère. La fameuse mère juive. Possessive, envahissante, surprotectrice jusqu’à l’asphyxie. Les « fais pas ci, fais pas ça, comporte-toi correctement… » résonnent encore dans sa tête lorsque, vingt ans plus tard, Alex mène sa vie d’adulte, sa vie d’homme sensé et responsable. Sa mère lui aurait inoculé le péché de perfection, lui aurait transmis le chancre de l’exemplarité. Aussi, lorsqu’il se fait tailler le plumeau par sa petite amie attitrée, il ne peut s’empêcher d’éprouver honte et culpabilité.

Car Alex est un érotomane invétéré. Sa verge, sans cesse tumescente, le taraude à tout va. Adolescent, il pratique un onanisme frénétique, sans aucune discrimination de lieu : dans le bus, en classe, dans un stade… Ça gicle tous azimuts : dans un gant de base-ball, dans une tranche de foie de veau, dans une bouteille de lait, dans ses yeux… Plusieurs fois par jour, tandis que sa mère prépare le sapide dîner casher dans la cuisine, Alex s’enferme dans la salle de bains, suspend devant lui le soutien-gorge sale de sa sœur et s’astique le nœud ad nauseam. Le fait que son père, souffrant de constipation chronique, tambourine comme un forcené à la porte ne semble pas le distraire de son activité de prédilection. Une fois adulte, emporté par ses instincts satyriaques, il s’adonne à un marivaudage débridé et enchaîne les fututions : « Il ne peut pas – ne veut pas – réprimer le feu qui lui ronge le chibre, la fièvre qui lui délabre le cerveau, le désir qui le dévore en permanence ».

Ainsi s’origine le complexe de Portnoy, trouble caractérisé par un conflit permanent entre des aspirations éthiques et altruistes et d’irrépressibles exigences sexuelles, généralement à connotation perverse. Et vers qui se tourne-t-on quand on souffre d’un trouble psychique ? Vers son boucher préféré ? Pas opportun. La patronne du bistrot du quartier ? L’alcool aidant, qui sait. Un prêtre ? Désuet. Un collègue ? À vos risques et périls. Un ami ? Parfois. Mais plus sûrement, l’être déchiré s’en remet à un inconnu, compétent si possible. Un psychanalyste par exemple. Malin et malade, le narrateur s’invente une thérapie dirigée par un certain Spielvogel censée le guérir de son trouble : « Accordez-moi la force virile ! Rendez-moi courageux ! Rendez-moi fort ! Rendez-moi complet ! J’en ai assez d’être un gentil garçon juif qui s’efforce en public de contenter ses parents tandis qu’en privé il se bricole le paf ! Assez ! ».

Alex, avocat de formation et conseiller municipal chargé de l’égalité et de la promotion de l’homme, a réussi sa vie professionnelle. Excellent élève, doté d’un quotient intellectuel de 158, il a toujours œuvré de manière à faire plaisir à Maman. Une fois adulte, la pression parentale ne se dément pas comme si Alex trimballait constamment dans sa tête un flic qui juge ses actions, blâme ses attitudes, vilipende ses appétits. Et, indicible malédiction, à 33 ans, l’enfant modèle n’est toujours pas casé. Quelle tache sur son curriculum ! Sa mère s’en inquiète : où est la petite femme juive de bonne famille susceptible de lui donner des petits-enfants, perspective pour laquelle elle s’est sacrifiée sans compter. Alex serait-il affecté d’une tare secrète ? Non, simplement il aime trop les femmes… et surtout leur con. Il n’est guère disposé à se contenter d’une seule femme, à s’enliser dans une relation fidèle et routinière : « Supposons que je me décide et que j’épouse A avec ses délicieux nichons et ainsi de suite, qu’arrivera-t-il lorsque B qui en possède d’encore plus délicieux – ou en tout cas de plus nouveaux – fera son apparition ? Ou C qui a une façon spéciale de remuer son cul dont je n’ai encore jamais fait l’expérience ; ou D, ou E, ou F ». Alex est une machine à désirer. Il ne croit pas à l’amour avec un grand A : « Quel amour ? Est-ce ce qui lie tous ces couples que nous connaissons – ceux qui du moins se soucient de se laisser lier ? N’est-ce pas quelque chose qui s’apparente à la faiblesse ? N’est-ce pas plutôt la commodité, l’apathie et la culpabilité ? N’est-ce pas plutôt la crainte, l’épuisement, l’inertie, la veulerie pure et simple, beaucoup, beaucoup plus que cet amour dont les conseillers matrimoniaux, les auteurs de chansons et les psychothérapeutes ne cessent de rêver ? ».

Pour couronner le tout, Alex n’est attiré que par les « shikses » (les femmes non-juives) dont il butine le nectar comme un bourdon virevoltant de fleur en fleur. À ce propos, il dresse un portrait ébouriffant d’une de ses amoureuses, Mary (couche-toi-là), poétiquement rebaptisée « le singe », en référence à la banane qu’elle ingurgita au cours d’un ébat sexuel.

Écartelé entre ses pulsions et son Sur-moi, Alex ressent une profonde culpabilité chaque fois que sa concupiscence s’emballe : « Je suis déchiré par des désirs qui répugnent à ma conscience, avec une conscience qui répugne à mes désirs ». Il jongle gauchement avec son chaos intérieur. Son assise identitaire tangue à l’envi. Toutefois, il ne cède pas à un refoulement intégral, ne cadenasse pas le Ça au nom d’une unité de surface, possiblement métastasique. Dès qu’il le peut, il s’affranchit allègrement du conformisme étroit et mortifère de son milieu dont l’hypocrisie le répugne. Son énergie désirante outrepasse les turlutaines moralisantes et castratrices que sa mère a inlassablement déversées sur lui. Ses aspirations libertaires priment sur le prêchi-prêcha que les garants de la civilisation, soi-disant pour sa stabilité et sa prospérité, instillent insidieusement dans le cerveau de ses sujets.

Athée mais hanté par ses origines, Alex se rend en Israël, la terre mythifiée de ses ancêtres. Là-bas, il est cerné par les juifs, ses semblables, et ne fait donc plus partie de la minorité. Déboussolé par cette baignade communautaire, cette plongée dans l’indifférencié, son feu s’éteint, son membre viril demeure flasque comme si l’absence d’adversité et le tout pareil anesthésiaient ses sens, sa vigueur, sa combativité. Il y rencontre Naomi, portrait craché de sa mère, et la demande illico en mariage. Mais Naomi ne voit en Alex qu’un enfant gâté et perverti. Ce substitut maternel lui administre une énième leçon de morale, dézingue son statut professionnel et torpille sa légitimité sociale. Diantre, Naomi lui résiste, lui échappe. Le petit Alex se rebelle, tente de prendre l’ascendant physiquement et de la violer. Mais son monstre demeure désespérément assoupi comme si l’effroi de l’inceste court-circuitait sa libido.

La publication de Portnoy et son complexe en 1969 aux Etats-Unis a suscité l’incompréhension et la grogne au sein de la communauté juive. Certains rabbins ont qualifié Philip Roth de « juif antisémite ». Le mélange détonnant de crudité, de sexe et de religiosité n’est pas étranger à ces réactions outragées. Pourtant, en racontant son ordalie ordinaire, en s’ouvrant sur son angoisse névrotique et en égrenant ses turpitudes graveleuses, Roth s’est contenté de soulever avec une dérision grinçante les excès et les ravages d’une tradition rigoriste strictement axée sur le devoir et la réputation. Il a moqué un modèle dont la rigidité et la pruderie, en niant les instincts individuels, génère le malaise civilisationnel théorisé par Freud. En ornant son récit d’un humour indécrottable, d’une ironie débordante et cathartique, le Woody Allen de la littérature réussit la prouesse de transformer une expérience douloureuse en une farce subversive et libératrice, une confession folâtre et irrévérencieuse.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Philip Roth

 

Ecrivain américain

Petit-fils d’immigrés juifs originaires de Galicie arrivés aux États-Unis au tournant du XXe siècle, fils d'un modeste agent d'assurances chez Metropolitan Life Insurance Company, il a une enfance heureuse à Weequahic, quartier de la petite classe moyenne juive de Newark, qui sera la scène principale d'un grand nombre de ses livres.

Après des études à Rutgers à Newark, à l'Université de Bucknell en Pennsylvanie, puis à l'Université de Chicago, il y enseigne les lettres, puis la composition à l'Université de l'Iowa jusqu'au début des années 60, lorsqu'il s'établit à New York pour se consacrer à l'écriture.

Il reprendra ses activités d'enseignant de manière intermittente, en littérature comparée, à Princeton et l'Université de Pennsylvanie, jusqu'en 1992. Il vit aujourd’hui dans le Connecticut.

 

 


A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).