Identification

En guerre dès le matin, Mike Kasprzak

Ecrit par Ahmed Slama 30.10.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

En guerre dès le matin, éditions 5 sens, avril 2017, 252 pages, 16,53 €

Ecrivain(s): Mike Kasprzak

En guerre dès le matin, Mike Kasprzak

 

En guerre pour son devenir

En guerre dès le matin est de ces romans qui manquent parmi les productions françaises, les éditeurs ayant coutume de piocher ce type de romans du côté de la littérature anglo-américaine ; ceux des héritiers de John Fante, Charles Bukowski, ou encore Thomas Wolfe. Des romans dont il n’y aurait pas d’équivalent en France, selon Deleuze ; « Les Français sont trop humains, trop historiques, trop soucieux d’avenir et de passé. Ils passent leur temps à faire le point. Ils ne savent pas devenir, ils pensent en termes de passé et d’avenir historiques ». Le roman de Kasprzak serait non pas une exception au constat Deleuzien, mais plutôt la percée d’un imaginaire, celui de la littérature anglo-américaine, sa mythologie, au sein d’une prose singulière. Il y a cette introspection d’un personnage, le tout mêlé d’un rapport original avec le dehors, ce qui l’entoure.

L’histoire, puisqu’il faut en dire un mot, même succinct, c’est ce personnage tout nietzschéen, l’empreinte du philosophe allemand est centrale comme nous le verrons, un personnage qui porte en lui un désir d’écrire, ainsi s’esquisse la figure de l’écrivain, celle de ce personnage central donc, qui peu à peu, malgré les galères, les difficultés, se met au rude travail de l’écrit, figure de l’artiste-artisan, figure du travailleur de la langue, et ce personnage donc qui trace un cheminement qui lui serait propre malgré les obstacles, thème déjà très nietzschéen ; que l’on retrouve chez Bukowski, ou Fante.

« Deviens ce que tu es » :

En guerre dès les premières lignes du roman, devrait-on dire, ce réveil du protagoniste principal, un jeque l’on va suivre sans relâche, tout voir, sa vie, ses actions au travers de son prisme, tout passe par les sens du narrateur. Nous, lecteurs, n’aurons accès au déroulement de sa vie que par son entremise. En guerre dès le matin, un roman hyper-subjectif, le rapport même avec le dehors, le discours des autres personnages nous sont rapportés par le narrateur, ou comment l’on retrouve dans l’agencement même du roman la philosophie de Nietzsche qui écrivait « le caractère de l’existence n’est pas d’être vraie, mais d’être fausse… on n’a plus aucune raison de se persuader qu’il existe un monde vrai… ».

L’écriture hyper-subjective de Kasprzak permet d’annihiler la vérité, celle de la diégèse même du roman, nous n’avons accès qu’à une vérité, toute subjective donc, celle du narrateur-personnage. Car cette vérité toute subjective passant par le filtre des sens du protagoniste principal implique comme le dit Nietzsche « la négation du monde métaphysique », et « Parvenu à ce stade, on avoue que la réalité du devenir est la seule réalité » poursuit Nietzsche et par conséquent la seule vérité du roman n’est autre que la réalité du devenir du personnage central, son devenir écrivain…

… et l’on va donc le suivre dans ce cheminement.

Clôture d’un devenir :

Dès l’entame que s’expose la prose de Kasprzak, celle qu’on lui connaît depuis maintenant une bonne dizaine d’années, lui qui a déjà à son actif quelques recueils de nouvelles publiés çà ou là ; toujours ses phrases ramassées, pas de virgules ou si peu, de l’énergie.

« De dehors, j’entends les carrosses redoubler d’efforts. S’esquintant au coin du boulevard. Tous déjà en route. Sans surprise. La ville entière. Parlez d’une ville. Une garderie oui ! Une caserne ! Cinq mille humains au garde à vous. Se levant tous d’un bond pile au même moment. Tous les réveils braqués sur la même heure. Celle de la servitude. Une tartine, un jet d’eau sur les fesses et un coup sur les dents. Luisant tous de la même lueur. Une lueur bien terne. Celle du désespoir ».

L’extrait imprime déjà le ton général du roman, non pas saccadé comme il semblerait de prime abord, le choix de l’auteur, usage de points en lieu et place de virgules, pour exemple « La ville entière. Parlez d’une ville. Une garderie oui ! » aurait pu être ponctuée autrement, à l’aide de virgules encadrant le « parlez d’une ville » mettant en place une incise. Mais non ! Il y a, permanents, ces points qui permettent une lecture efficace allant droit au but. Pas de virgules ou si peu, nous rappelant la fulgurance d’Hugo « sous [l’]excès de virgules, l’incise devient le parasite de la phrase, et toute largeur de vers, et toute ampleur de style disparaît » et en effet, l’ampleur du style est bien présente dans le roman de Kasprzak, tout au long de ses pages, nous sommes pris dans ce rythme que l’on pourrait qualifier d’affirmatif, quasi incantatoire. Marqué également par ces finales de phrases toujours fermées ; boulevard, route, moment, tartine… permettant ainsi une assise des phrases. Il y a également un jeu syllabique, qui permet également l’emphase ; première phrase « De dehors, j’entends les carrosses redoubler d’efforts » ou la succession des [o] et [r], le [or] de dehors inversé au milieu de la phrase, |ro] pour carrosses et la phrase qui s’achève avec ce même [or] celui d’efforts. C’est donc une écriture non-vocalique, étouffée, consonantique ; le monde dans lequel nous avançons est comme nous l’avons dit clos, clos sur le personnage. Tout nous est déclaré, surtout pas déclamé. Pas de lyrisme ici ou d’épanchement.

Une double opposition :

C’est donc une écriture très marquée, ancrée dans une réalité, celle de la précarité, le personnage rêvant d’écrire, tentant d’écrire « Quelque chose de féroce. Un livre doit contenir une certaine férocité ». Une envie qui pourtant se heurte aux déterminations matérielles. Lui, démissionnaire de son poste, croyant pouvoir toucher ses indemnités, se rend à ce qu’il nomme « l’Agence du travail » où se dresse déjà de manière plus concrète la vision d’un monde régi par l’emploi ; « Instaurer un royaume de culpabilité, de terreur administrative, de décadence sociale. (…) Quelle tragédie instaurée par le Royaume du billet ! Une nouvelle religion pour ainsi dire. L’argent comme nouveau Dieu. Le travail comme acte de foi. Le chômage comme péché. L’épargne comme karma. Les patrons comme curés. Le confort comme paradis. Et aucune alternative. Ou presque. Et ça marche ! Et comment ! Tous pris au piège ! Une terreur silencieuse d’ailleurs ! Pas étonnant tiens, de voir un tel étalage de délabrement ici. L’Agence de la Misère oui ! ». Et le personnage de se retrouver tout au long de ce roman aux prises avec ce monde où seul compte l’utile, le marchand, ce qui peut être monnayé, lui n’ayant finalement pas de droits à des indemnités, voici qu’il cherchera, çà ou là, un emploi,

Par-delà cette confrontation verticale d’un homme avec le pouvoir, un homme désirant jouir paisiblement de sa vie, loin de tout consumérisme, y succombant quelque fois, contre système, il y a également une opposition plus horizontale, l’opposition de ce même homme avec ses congénères, qu’il s’agisse de sa femme, des gens qu’ils croise à l’Agence « Et les voilà tous, en rang, main dans la main, morts de peur, secs dedans, sans plus une seule larme dans le corps, tétanisés, en colère mais sans force, usés par le présent », ou encore dans le laboratoire où il trouvera un emploi alimentaire « J’inspecte leur regard. Un regard de haine et de mépris mélangés. Un regard de répulsion et de dénigrement prolétaire ». Ce rapport aux autres, ce rapport au milieu social où il évolue, provoque l’aspect le plus intéressant du roman, le plus drôle également, ou comment ce personnage aux prises avec la précarité d’une vie déshumanisée, où l’Homme, où chaque homme, n’est en somme qu’un employé, un monde où la littérature et l’écrit ne sont en somme que des outils, ainsi pour s’échapper et nous délivrer, nous également, lecteurs, car En Guerre dès le matin n’est pas uniquement cette succession de description d’un monde déchu apocalyptique, c’est surtout ce rire, ou comment l’homme confronté au réel morne, à la doxa du monde de l’emploi (à cet égard, au moment du macronisme triomphant le roman s’inscrit dans une certaine actualité) s’en tire à l’aide de son imaginaire, sa folie de grandeur. Dans ces passages d’une ingéniosité hilarante, nous retrouvons beaucoup de John Fante, lorsque dans La Route de Los Angeles ou dans Ask the dust, Bandini se retrouve confronté à l’emploi. Chez Kasprzak, il y a ce même délire, prise directe avec la vie. À l’instar d’un Bukowski, il y a aussi cette misogynie assez dérangeante (à mes yeux) où toute femme n’est vue que par le prisme sexuel, pourtant l’ensemble du dispositif n’est là que pour provoquer l’hilarité, de montrer comment un homme peut s’échapper de sa condition ; et c’est peut-être par là que ce roman réussit le mieux ; à noter ce passage où, fraîchement embauché dans un laboratoire en tant que chimiste au rabais, le personnage est subjugué par l’application de ses collègues, croyant voir en eux des comédiens, cherchant la complicité, mais non, « Je saisis alors toute la véracité de la tragédie. Tous les mécanismes diaboliques qui la régissent. Tous les masques tombés. Les actions décryptées. Le moindre mouvement décortiqué même ! Il n’y a en réalité aucun jeu. Aucun acteur. Aucune mise en scène grandiose. Aucun masque. Aucune comédie. Sinon une farce. Une comédie de la farce. Tous réellement sérieux. Travaillant pour de vrai. S’esquintant pour de vrai ».

L’ensemble de ces descriptions, monde de l’emploi, de « l’Agence du travail », ces humiliations quotidiennes, permanentes, et comment les corps peuvent s’y habituer ; « Ça y est ça commence. On se réveille un matin, le bruit du réveil devient supportable, presque mélodieux, on a quelques habitudes dans le train, l’air qu’on respire n’a plus trop d’odeur, rien n’est plus trop incommodant, la soumission commence son œuvre ». Tout ça aurait pu amener Mike Kasprzak, son personnage du moins, à porter une réelle lumière sur la totalité du mécanisme de la société néo-libérale, mais cette portée qui aurait pu être revendicatrice est mise en déroute par le mépris constant pour ses congénères, la non compréhension de l’autre, avec manque de compréhension de l’altérité, et c’est peut être par là également que le roman est le plus actuel, comment chacun nous tentons de notre côté, seuls, de survivre, renforçant par là-même la domination si décriée.

 

Ahmed Slama

 


  • Vu : 863

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Mike Kasprzak

 

Mike Kasprzak, né en 1983, est un écrivain français, auteur de nouvelles et poèmes. Il a été un des cofondateurs de la revue Cohues, et a créé la revue de littérature Le Cafard hérétique. Désirant promouvoir une littérature marginale et agressive, il fonde avec deux autres auteurs la revue numérique de littérature alternative, Cohues, qui publie nouvelles, poèmes et arts plastiques. Il participe ensuite à la revue Nerval, dirigée par François Bon, en publiant deux nouvelles. En septembre 2013 est publié son premier recueil aux éditions La Matière Noire, Boulot, ivresse et autre bizarreries. En août 2014, son deuxième recueil de nouvelles, Monstres, est publié aux Éditions Les Occultés. Un recueil de poèmes, Dégénérescence Céleste, est publié en 2014 aux Éditions Unicité. Certains de ces poèmes ont été traduits en roumain dans la revue de poésie roumaine Poesis International. Il publie en 2017 En guerre dès le matin aux éditions 5 cinq sens.

 

A propos du rédacteur

Ahmed Slama

 

Ahmed Slama,

Agenceur de mots littéraire : finaliste du Prix du Jeune Ecrivain Français 2015 et 2016, lauréat du prix de la revue Rue Saint-Ambroise, retrouvez son feuilleton Topologie des Clopes. Agenceur de mots journalistique au BondyBlog. Il se propose, chaque semaine, de cartographier le réseau littéraire numérique à travers sa chronique, LittéWeb, à retrouver dans La Cause Littéraire.