Identification

Eloge du vertige, Marc Favero

Ecrit par Emmanuelle Caminade 13.09.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais

Eloge du vertige, éd. Colonna, avril 2016, 500 pages, 21 €

Ecrivain(s): Marc Favero

Eloge du vertige, Marc Favero

 

Juriste expert du droit bancaire, Marc Favero est aussi un grand lecteur d’écrits de philosophes en tout genre, cherchant « systématiquement à comprendre, à analyser le raisonnement » et ayant « besoin de trouver des réponses ». Et c’est justement parce qu’il n’en trouvait pas qu’il décida d’écrire son propre ouvrage de philosophie.

Eloge du vertige se présente comme un catalogue d’interrogations portant sur les concepts philosophiques « d’existence, de divinité, d’esprit, de liberté, de morale, d’origine, de gouvernements ». L’auteur ayant dégagé des questions fondamentales se posant de manière duale, des sortes de « briques binaires » qui, plus ou moins consciemment, forment le socle de notre vision du monde et conditionnent nos convictions dans de nombreux domaines, tente pour chacune d’elles de démontrer l’une et l’autre de leurs réponses possibles. Sous-titré Jeu des sept questions, cet essai qui évoque ainsi malicieusement les sept piliers bibliques de la sagesse tout en adressant un clin d’œil à Aristote, n’a rien pour autant de véritablement récréatif, s’affirmant plutôt comme un exercice pour dérouiller l’esprit nous offrant l’occasion de sortir de notre paresse intellectuelle.

Sous cet habillage ludique et un bandeau rouge reprenant sous le mode exclamatif le commentaire de sa préfacière Françoise Thibaut, le présentant comme « le livre qui rend fou », ce livre au questionnement très sérieux nous conduit même à un vertige profondément angoissant. Car l’auteur ébranle les piliers de la connaissance sur lesquels reposent toutes nos certitudes, libérant notre esprit « des rigidités destructrices et mortifères du penser simple » pour nous renvoyer à notre ignorance et nous confronter à notre propre liberté. Mais le vertige sur lequel il débouche peut s’avérer réjouissant s’il nous mène à prendre conscience de nos limites et de notre responsabilité, et si on y entend comme Marc Favero un puissant appel à l’altérité.

Le livre se veut didactique et clair dans sa présentation – ne se privant pas d’appuyer un peu scolairement (avec des caractères gras ou en soulignant) sur les points importants – et il est agrémenté de multiples citations scientifiques, philosophiques ou littéraires et de schémas ou d’illustrations. Pour ceux qui veulent creuser un peu plus, de nombreux approfondissements sont judicieusement présentés dans des tableaux que l’on peut sauter sans dommage si on les juge trop complexes (ce qui peut être le cas de certaines analyses mathématiques), sans compter les nombreuses notes en fin d’ouvrage et l’impressionnante bibliographie…

La délimitation des questions donnant matière aux sept premières parties manque toutefois de netteté (les questions se recoupant parfois ou étant du moins fortement dépendantes). De plus, elles sont d’emblée présentées comme des axiomes – des propositions dont on ne peut ni prouver ni réfuter la véracité – alors que cette constatation ne devrait surgir qu’à l’issue du parcours, de la riche tentative de démonstration mise en œuvre par l’auteur. Mais à vrai dire tout le monde sait bien que personne n’a jamais pu valider de manière rigoureuse et universelle ces réponses qui ne reposent que sur la croyance ou sur une appréhension temporellement ou spatialement restreinte… Et l’important est moins le résultat que la manière par laquelle l’auteur y arrive. Car Marc Favero, s’appuyant sur la raison et l’expérience, explore de manière passionnante et souvent pointue de très nombreux domaines pour étayer sa démonstration et dissocier les croyances des connaissances : la philosophie, la métaphysique et la théologie, comme les données les plus actuelles de la science, des mathématiques et de la physique mais aussi l’histoire et la préhistoire, l’art et la littérature, s’aventurant dans toutes les aires géographiques.

Quant à la percutante partie finale éponyme de cet essai, elle résonne comme un vrai coup de théâtre puisque l’auteur y remet en cause le fonctionnement de sa propre pensée, sa référence aux « objets philosophiques » comme la détermination des propositions binaires étudiées, montrant combien la physique quantique a ébranlé la logique aristotélicienne sur laquelle a si longtemps reposé – et repose encore largement – toute la pensée occidentale.

Et pour avancer dans ce « monde mouvant sans souci de vérité absolue », il devient « nécessaire de suspendre son jugement », d’accepter pleinement l’incertitude pour « transformer [notre] angoisse en expérience de liberté ». D’accepter une pensée elle aussi en mouvement qui « s’enrichit, se remet en cause, s’infléchit grâce à l’autre ». « L’Autre » qui dans ce « monde flottant sans réalité fixe », devient alors le seul repère.

En cette période de montée des fanatismes et des extrémismes, où beaucoup « opposent “nous” et les “autres” » de manière inquiétante, cherchant à se rassurer en se positionnant dans des affrontements binaires et manichéens confortés par des justifications non exemptes d’hypocrisie, cet ouvrage philosophique sans précédent semble particulièrement bienvenu. Il s’attaque en effet au règne de la bêtise et de l’intolérance, « ces deux faces d’une même impuissance à penser la complexité des êtres et des choses ».

 

Emmanuelle Caminade

 


  • Vu : 1707

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Marc Favero

 

Ancien avocat, enseignant universitaire, cadre dirigeant et « éternel cherchant », Marc Favero a écrit de nombreux articles et participé à des ouvrages collectifs.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

Lire Tous les articles d'Emmanuelle Caminade

 

Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.