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Ecriture

Sous la coupole spleenétique du ciel (34)

, le Mercredi, 04 Avril 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED

Je m’approche du corps, de la figure du corps.

Encore dans le mouvement, ta peau retient la forme.

Ma main est un autre œil, qui s’ouvre.

C’est un pont, le désir ; entre deux rives, un gué.

Ta peau rejoint. Mon souffle.

L’homme ne se penche pas, il penche.

Pour cette femme, la nuit s’éclaire.

Et pour cet homme, c’est clair aussi.

Le corps

est un pas de porte /

où nos seuils /

s’expriment.

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Keyta ou la fuite du papillon (3). La frontière

Ecrit par Alexandre Muller , le Samedi, 31 Mars 2012. , dans Ecriture, Nouvelles, Ecrits suivis, La Une CED


Nyampundu tire Keyta du sommeil à la lumière d’une bougie et glisse à son oreille : « Les bêtes passeront à l’aube ! » Puis la vieille femme lui offre un bol de gruau, mélange de sorgho de maïs, de millet et de lait, le tout recouvert par trois patates douces.

Après s’être restaurée, Keyta sort pour se laver. Le contact de l’eau glaciale sur sa peau la réveille totalement. Une impression de se lever dans une nouvelle existence l’enveloppe. Hier encore en direction du nord sans autre but que la frontière. Aujourd’hui se profilent à l’horizon des portes à atteindre, le Grand Lac, la cascade ondulée, l’écrivain blanc. La nuit lui a laissé ce sentiment de réconfort qu’éprouve le marin perdu sur l’océan tempétueux en vue d’un phare.

Keyta avait fui son ancienne existence avec seulement quelques vêtements, des souvenirs et des peines. Elle aurait pu être plus démunie encore. N’y eut-il l’héritage de ses parents, sa route aurait été toute tracée vers les camps de réfugiés. Il lui avait au mois offert cette chance de pouvoir choisir un autre cap, aussi incertain fût‑il.

Sous la coupole spleenétique du ciel (33)

, le Mercredi, 28 Mars 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED

 

« Cela m’a touché », dit-elle, confondant la parole avec le son. « Tes mots sont des gestes charnels, qui disent à ma peau. »

Cette voix de l’homme, qui tout en frôlant pénètre, c’est ce qu’elle nomme vertige. Et les mots la balancent autant qu’ils la retiennent. Faut-il peut-être qu’elle s’accroche à l’effleurement.

Dans cette danse entre la voix et l’épiderme, la femme se recueille au sein même du mouvement. Sa densité / entre en / résonnance.

Il n’y a plus de distance, mais de la profondeur. Plus de regard, mais du palpable.

Et le corps tout entier est un battement tactile

au bord

d’un infini.

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Votre porte

Ecrit par Cédric Bonfils , le Mardi, 27 Mars 2012. , dans Ecriture, Nouvelles, La Une CED


« Qu’est-ce qu’il y a dans votre quartier ? » Vous voyez très bien ce qu’il y a dans le quartier. Il n’y a rien de caché dans mon quartier. Vous connaissez le quartier. Pourquoi vous posez cette question ? Vous nous demandez ce qu’il y a dans le quartier comme on demande combien ça fait 2 + 2. « Qu’est-ce qu’il y a dans votre quartier ? » Avant que vous posiez cette question, je vous imaginais toujours dans le quartier. Vous étiez du quartier quand des images du quartier me venaient. Vous disiez tout le temps le quartier. Tout le monde était dans le quartier quand vous en parliez. Maintenant vous demandez ce qu’il y a dans notre quartier. La question claque comme une porte qu’on ferme d’un coup. Une porte qui se trouve du même coup quelque part où il n’y en avait pas, où avant on passait sans se poser de question. Je suis dans le quartier, d’un côté de la porte qui claque dans ma figure. Avec tous les autres de la classe qui sont du quartier. Vous êtes de l’autre côté de la porte que vous venez de fermer. Vous le savez. Il n’y a pas de porte pour entrer dans un quartier ni de porte pour en sortir. Vous venez dans le quartier. Vous y êtes. Tout le monde peut entrer dans notre quartier. Tout le monde pourrait y entrer, même s’il y avait une porte. Ce n’est pas une porte qui empêche quelqu’un d’entrer ou de sortir. Ce serait trop simple s’il n’y avait qu’une porte autour de mon quartier.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (Chapitre 9)

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 25 Mars 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED, Bonnes feuilles


Coincé dans le vaste pays de Ô où je fais semblant de prier parmi la foule en ouvrant et fermant la bouche sans produire un seul son, je reste donc invisible pour vous. On imagine difficilement un Arabe seul dans une île : d'abord les îles n'ont jamais appartenu aux Arabes et cela parce qu'un Arabe est toujours avec son Dieu autour du cou, avec son verset favori au bout de la langue, sa cuvette d'ablutions. Les îles n'ont jamais intéressé les Arabes car elles étaient peut-être trop petites pour leur Dieu et n'offraient rien à leurs chevaux qui avaient besoin d'espace pour éclore comme le vent. Pourtant je suis bien un Arabe et je suis bien perdu dans une île inconnue, tracée à la main comme un Mandala pour me protéger du basculement majeur de ma race vers l’enfouissement et les charlatanismes faciles. Le voyage vers l’Amérique fut une épreuve pour ma nouvelle condition de paria : j’y connus une affreuse tempête tout comme un Robinson arabe parti voir le monde à partir de ses racines. De persistantes turbulences faisaient tanguer l’avion et chacun priait le Dieu de son enfance et retombait lourdement à genoux face à son totem. Moi, devant un Allah scrupuleux, et eux, face à des forces plus proches de leur raison ou de leurs satellites. Reste que la peur de l'Occidental, sa débandade, me firent encore plus peur que le tangage de l'avion et je me vis, un moment, coincé comme un traître entre ce que j'avais renié la veille et le courage que je ne pouvais avoir aujourd'hui.