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Ecriture

Le Naufrage (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Vendredi, 22 Juillet 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Il était là, le corps posé sur un banc, l’esprit noyé par le flot du va-et-vient qui heurtait ses vieilles chaussures italiennes éculées, reste d’un temps où l’argent ne signifiait rien d’autre que l’habitude. Il restait là, aujourd’hui sans attache, dépossédé, errant, pour un coup de gueule qui avait pris de l’importance, trop, un écart de conduite qui avait débordé, qui l’avait renversé, englouti. Un mariage qui se fane, la perte de l’emploi, les dettes qui s’accumulent, que l’on tente de noyer sous l’alcool et la fête, la justice rencontrée, des comptes à rendre devant lesquels on se défile et la prison. On ressort, non pas blanchi, mais traînant la marque, le stigmate qui écarte les anciennes connaissances. Puis les foyers, lorsque les logements, même sociaux, de Paris vous ferment leurs portes, les asiles psychiatriques, parce que l’on se met à hurler en pleine rue ne rien comprendre, que ça vous prend comme ça, sans raison, que les paroles, les actes, que tout se mélange dans la tête. Et enfin la rue et la peur, et ces copains de galère que l’on apprend à côtoyer parce que le groupe laisse moins de place au risque. « La destinée ! » comme il se le répétait aujourd’hui.

Il l’avait croisée par hasard, cette fille connue dans un jeu de rôle grandeur nature il y avait de cela plus de trois ans. Elle l’avait reconnu, pensé qu’il attendait la rame, s’était assise près de lui, tendu sa joue et son sourire, sans imaginer un instant que le temps peut creuser fossés entre les existences. « Moi c’est Marie. Tu te souviens de moi ? Toi, c’est Henri, je crois… ». Et, sans doute pour tuer le temps, il l’avait, tout autant par hasard, invitée à boire un verre.

L'immobilité

Ecrit par Didier Ayres , le Jeudi, 21 Juillet 2011. , dans Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Récits

Ou la deuxième promenade


Déambuler, voir, revenir, revoir. Et cette fois-ci, le bâtiment comme une arche échouée, un vaisseau de science-fiction, la nef d’un manga, un bateau ivre arrêté ici. Oui, le squelette d’un tyrannosaure, l’armature d’un animal géant. D’autant plus que les charpentiers sont couleur citron, et comme de petits Play mobil. Puis cette impression me quitte, au profit d’un pur discours, d’une parole tenue par l’organisation des maillages d’acier, et, là, comme une virgule, la première charpente latérale du toit. Cependant, en m’approchant, ce que je prenais pour une virgule, devient un V, et très vite, un idéogramme, car sous l’étiage, se trouve une sorte de Y, fait du même bois clair, peut-être du mélèze, je ne sais pas. Je suis ainsi en Orient, dans la figuration d’un alphabet inconnu. Je regarde longtemps la minutie de l’arrimage de la structure. C’est la patience voulue de cette activité, qui me surprend. J’aurais refusé de m’attarder pour autre chose, mais, ici, je vois, je regarde, j’observe longuement, pris moi aussi par la lenteur de l’opération. La patience est à l’œuvre. Le petit homme couleur oranger, celui qui guide l’opération, gâche apparemment un temps précieux. Mais, ce n’est que l’apparence d’une perte ; le gain est supérieur.

Sous la coupole spleenétique du ciel (3)

Ecrit par Daniel Leduc , le Mercredi, 20 Juillet 2011. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Work in progress


Les petits matins passent par la porte étroite de la nuit, charriant de petites chimères dans de petits brouillards.

Le corps s’ébroue alors dans des sursauts de rêves ; et s’animent certains points névralgiques, comme des cascades de pertes, sur des plaies innocentes.

Il est pesant ce poids des heures matutinales, quand les paupières restent collées à des grumeaux d’enfance, à ces peaux qui surnagent dans des bols de lait, délaissés.

Il est pesant, ce pas qui part…


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A l'aube de l'humanité

Ecrit par Zoe Tisset , le Mardi, 19 Juillet 2011. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

En hommage au film "Incendie"


L’origine ne sera pas bouleversée par la mort.

Sans affect, elle veut la vie et elle poursuit celle qui fauche et foudroie.

Son temps n’est pas le nôtre, le fils devient le père et la victime le bourreau.

Celui qui agit pâtit.


La rédemption sourcille de l’opposition, elle n’a que faire des soubresauts de « la bonne conscience ». Ici tout est entremêlé, on ne parvient plus à distinguer la quintessence de l’humanité. Magma de sang et d’amour ruisselant sur la femme qui accouche et sur l’homme qui crie lorsqu’on lui applique le fer forgé de la punition.

The killing of a chinese cookie *

Ecrit par Philippe Leven , le Dimanche, 17 Juillet 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Au fond, les longues enfilades de quais gris et roides, les lignes droites sans fin des hangars, cassées par les jets verticaux des grues, font du port du Havre la suite imperturbable de la ville... Ou l’inverse, on ne sait plus ; dans un univers d’angles droits tout angle en vaut un autre : 90°. Droites et béton armé. La seule chose qui soit armée ici c’est le béton. Le reste est mou, veule, dans les ventres et dans les têtes. A part « Little Bob Story », pensait François. Il aimait bien LBS, très texan, gras, un peu sale. Le ZZ Top havrais, l’honneur du Havre.

François n’avait pas envie d’être là. Surtout pas au bord de ce bassin glauque et écoeurant, derrière la centrale thermique du port. La fébrilité de tous ces chinois et vietnamiens avait quelque chose d’inhumain, entre névrose et mécanique grotesque. Le pire naissait du contraste entre le sentiment morbide que provoquait la gestuelle et la raison de leur présence ici : ils PECHAIENT ! En pleine nuit, frénétiques, tendus, gris plomb, parfaitement silencieux, ils sortaient de l’eau sale et chaude des turbines de l’usine des poissons brillants et frétillants, seul élément vivant dans ce monde de spectres. A un rythme incroyable. Sans plaisir, sans humour, un par minute, le temps de renvoyer leur fil dans l’eau, silhouettes blafardes dans la lueur des réverbères. Mais ce soir-là, une tension de plus flottait dans l’air.