Identification

Ecriture

Sous la coupole spleenétique du ciel (8)

Ecrit par Daniel Leduc , le Mercredi, 28 Septembre 2011. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Work in progress

Les lieux qui nous ont marqués au cours de la vie, ces lieux, n’appartiennent qu’aux fantasmes de la conscience.

J’ai vécu sur des murs en terre sèche, sur des passerelles enjambant l’ivresse, sur des toits étoilés.

Les lieux de notre enfance, comment peuvent-ils s’amoindrir par la seule confrontation du présent ?

J’ai vécu dans la grandeur des couloirs, dans la profondeur des ruisseaux, dans l’immensité des chemins.

Les lieux qui nous ont vus tomber en amour, que deviennent ces lieux, après que le saut s’est converti en chute ?

Je n’ai vécu

que pour franchir.

M’affranchir est un endroit –

si retiré.


*****

La Grange-au-mort

Ecrit par Philippe Leven , le Mercredi, 28 Septembre 2011. , dans Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Micro-nouvelle


Georges n’aimait pas son métier. Le devoir quotidien de véhiculer et respirer les immondices de la Ville de Paris côté Est n’a rien de vraiment excitant pour l’esprit. Ni de très présentable socialement derrière les zincs du soir. Le comble de l’amertume pour Georges était d’avoir à partager ces tâches ignobles avec les inévitables « bougnoules » que comptent les services municipaux de voierie dans toute cité digne de ce nom. Georges en était devenu aigre et ombrageux, parasité par des haines dont il avait lui-même souvent honte. Il évoquait parfois avec un serrement de cœur la brève période où, sortant du service militaire, il avait tenté avec un copain de monter un petit troquet à Pantin. Mais l’autre buvait, Georges n’avait guère le sens de la gestion, et tout avait sombré avec la rudesse des rêves meurtris. Depuis, il fallait vivre, et le service de nettoiement le faisait vivre. Plus ou moins. Il ne s’habituait pas à sa misère et son caractère en subissait des altérations profondes. Mustapha et Diallo, son équipage de la benne à ordures 7452 N de la Ville de Paris, en faisaient les frais avec la philosophie résignée qui vient heureusement aux souffre-douleur.

Quand Georges arrêta son véhicule à la hauteur des écluses St Martin, quai de Jemmapes, comme chaque matin ouvrable, il savait que ses deux « bougnoules » avaient une minute pour collecter les poubelles du secteur.

Une enfance en Bucovine (2)

Ecrit par Elena-Brandusa Steiciuc , le Samedi, 24 Septembre 2011. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

J’ai souvent réfléchi à la première rencontre de mes parents, tous deux enfants du Royaume, tous deux nés en 1924, tous deux provenant de localités dont le nom commence par un « L », situées à égale distance de Suceava et formant sur la carte un triangle parfait avec notre ville : Lespezi (4) pour ma mère et Leorda (5) pour mon père. À l’instar de Patrick Modiano et Norman Manea, auteurs qui m’ont marquée, je tente de reconstituer « ce que j’étais avant d’être née », c’est-à-dire les trajectoires de ces deux rescapés de l’horreur, Elena Maftei et Gheorghe Sumanaru, tels qu’ils étaient dans cet après-guerre roumain pas très lumineux, ni pour eux, ni pour leurs familles. Ni pour le pays entier, où commençait une longue domination soviétique.

Elena Maftei venait de perdre Aneta, la plus chère de ses sœurs, puis son père, puis son fiancé, trois morts dans un intervalle de quelques mois, en 1945. À part cela, au retour du refuge dans le midi du pays – car les opérations de la guerre passèrent par Lespezi, dans l’offensive des Soviétiques contre les Allemands – la maison familiale n’existait plus, rasée complètement, comme beaucoup d’autres maisons de cette bourgade située au bord de la belle rivière de Siret. La sœur aînée, Maria Lazar, déjà mariée et professeur de français à Bacau, devint le seul pilier de la famille, soutenant sa mère et ses sœurs cadettes, Ecaterina et Elena.

Sous la coupole spleenétique du ciel (7)

Ecrit par Daniel Leduc , le Jeudi, 22 Septembre 2011. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED

Tâche de te tenir fidèle au fond de toi, la trahison est une poudre aux yeux, hallucinés ; elle éblouit jusqu’à la sombre évanescence du moi.

C’est ainsi qu’il faut prendre la route, que les virages se négocient, que les ornières s’évitent.

Avec un pas, souple et ferme, ample et mesuré, la distance qui sépare, devient la distance qui relie. Et l’on avance vers ce qui chemine, et l’on marche vers ce qui marche. Et la nature, propre à chaque élancement, fait enfin corps avec la chair – enveloppant les pensées dans un sursaut suprême… mais qu’est donc ce que tu nommes ʺnatureʺ ?

Il y a des termes que ne peuvent atteindre nuls éclaircissements, comme il y a des ombres à laisser pénétrer nos clartés, il y a des mots qui s’échappent du langage…

Et toujours, ne rien dire, sur ce qui fuit – en soi.


*****

Une enfance en Bucovine (1)

Ecrit par Elena-Brandusa Steiciuc , le Vendredi, 16 Septembre 2011. , dans Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Récits

Quand j’étais enfant, l’hiver était comme une mer : on savait où cela commençait, mais on ne pouvait jamais dire où il allait finir. Dans les années 60, Suceava, petite ville du nord-est roumain, pas loin des Carpates, n’avait pas beaucoup changé par rapport à ce qu’elle était avant la guerre : des rues dont le macadam résonnait sous les sabots des chevaux (oui, le transport des produits agricoles se faisait en chariot !) ; des maisons entourées de jardins, avec des poules pour donner des œufs frais ; des commerces encore tenus par des Juifs (1) et des Arméniens, les derniers. Enfin, dans le quartier du centre-ville, les premiers blocs communistes, construits pour la nomenklatura du moment, que tout le monde enviait : il suffisait de tourner un robinet pour que l’eau coule et les radiateurs répandaient tant de chaleur qu’il fallait garder la fenêtre ouverte même en décembre… S’il neigeait – et il neigeait beaucoup dans mon enfance ! – on remplaçait les chariots par des traîneaux, qui circulaient à une vitesse ahurissante pour mes yeux d’alors, également fascinés par les pompons rouges au cou du cheval et par le son des grelots attachés au harnais.

Dans la maison de fonction que nous partagions avec trois autres familles, au quartier de la gare Burdujeni, ma grand-mère maternelle – qui m’a légué son prénom et, peut-être, son sens de l’humour – se mettait à nous raconter des histoires d’antan, pour que mon frère et moi, tentés par la luge, restions tranquilles, bien au chaud.