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Ecriture

L'idéal de Gabriel

Ecrit par Pierre-Jean Baranger , le Mercredi, 27 Juin 2012. , dans Ecriture, Nouvelles

Des années. Il y avait des années qu'il attendait ce moment là. Six ans, pour être exact. Lorsque Gabriel s'était ouvert de son projet à ses amis, à ses parents, tous s'étaient récriés. "Mais tu es trop vieux ! Rends-toi compte ! Tu as quand même vingt six ans ! Et puis, pourquoi maintenant ? Ton métier ? Tu as pensé à ton métier ? " Son métier, il y avait bien longtemps qu'il avait compris que ce n'était que pour satisfaire son père, qu'il s'était lancé dans cette branche. L'informatique, ah ! L'informatique… Tout le monde s'engouffrait dans ce tunnel, mais lui, il avait besoin de lumière, aujourd'hui. Son diplôme d'ingénieur en poche, il avait trouvé rapidement du travail, gagnait bien sa vie… Mais la passion l'avait quitté, tranquillement, comme une maîtresse dont il s'était lassé avec l'habitude et le temps.

Alors il s'était lancé ce défi. Et aujourd'hui il était dans la dernière ligne droite. Ou courbe, plutôt. Car il ne voyait absolument pas sur quoi cela allait déboucher. Un travail de chaque instant, des envies de tout balancer, aux exaltations ne débouchant sur rien… Sinon sur un recommencement… Gabriel avait tout connu, ou à peu près. Durant six ans, comme dans une traversée du désert, avec ses mirages et ses désespérances, il s'était forgé au moins un caractère, n'écoutant que ses paroles et celles de son professeur. Il se sentait comme un gamin devant lui, serrant nerveusement son crayon à papier ou sa gomme, pour noter scrupuleusement ce que l'homme de l'art lui conseillait.

Sous la coupole spleenétique du ciel (46)

Ecrit par Daniel Leduc , le Mercredi, 27 Juin 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED

 

L’homme [condamné d’être libre] cheminait dans ses pensées.

Les parois du monde, contre lesquelles se heurtent nos plus intimes désirs, il les franchissait, par cette non-connaissance qui le suivait comme son ombre.

C’est pour cette ombre, jappant à ses côtés, qu’il poursuivait sa route. Ombre sautillante, d’habitude abandonnée aux chiens. Tels des sot-l’y-laisse. Balancés dans les poubelles.

Et cette ombre, qui n’apparaissait qu’en s’effaçant, c’était bien le cœur de l’être, le point sublime que l’on atteint, en le niant.

L’homme [dans son Dasein] vagabondait. Là. Où il n’irait.

Jamais.

 

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Le signe perdu

Ecrit par François Vinsot , le Jeudi, 21 Juin 2012. , dans Ecriture, Nouvelles, La Une CED

Twitexte

La nuit, les tweets se relisent entre eux et en éclatent de rire

 

J’étais en train de faire un peu de ménage dans mon studio lorsque je découvris sous un coin de la moquette un signe de tweet poussiéreux et fripé. A la recherche d’un endroit assez doux pour qu’il puisse reprendre ses forces, je le déposai délicatement sur une feuille de buvard puis sortis faire quelques courses. Je fus accueilli à mon retour par un surprenant « salut la compagnie » qui résonne encore aujourd’hui à mes oreilles comme un beau cri de joie : le signe de tweet semblait en pleine forme et avait une très grande envie de raconter sa vie.

« Et si vous commenciez par m’expliquer comment vous avez atterri sous ma moquette », lui suggérai-je, en m’asseyant dans le fauteuil le plus proche de lui. « C’est très simple et très banal même si cela finit parfois tragiquement » me confia-t-il d’une petite voix chaleureuse et tendre : « La nuit les tweets se relisent entre eux et en éclatent de rire et en général cela ne prête pas à conséquence : au petit matin, tout le monde se calme, chacun récupère ses signes et se prépare pour une nouvelle journée de travail comme tout le monde ; c’est en tout cas ce qui devrait se passer en théorie, vous comprenez ?

Sous la coupole spleenétique du ciel (45)

, le Mercredi, 20 Juin 2012. , dans Ecriture, Ecrits suivis, Création poétique, La Une CED

 

À l’autre bout du fil, elle distinguait des nuances de ton, qui variaient non seulement par leur intensité, mais surtout par leur pigmentation, par cette rugosité des ondes, sur le tympan.

Elle ressentait une vibration parfaitement inconnue, quelque trille, échappée de quel entrebâillement ?

Son interlocuteur, là-bas, sur un écho de terre, qui était-il ? que disait-il vraiment ? et quelle empreinte ?

Elle n’écoutait plus ce que la voix versait ; elle recevait les phonèmes : comme une averse.

Et cela l’emplissait d’un mystère encore plus grand, que la question des rêves.

Ce n’est pas elle qui raccrocha, cette fois. Pas lui, non plus.

Ce fut une chute dans le silence.

Quelque chose. Comme un non-dit.

 

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#unalexandrinparjour

, le Samedi, 16 Juin 2012. , dans Ecriture, Création poétique, La Une CED

Aux brumes épaissies coller ses yeux ouverts.

Et le geste affaibli, somptueux, volontaire

D’arrêter haut le temps de la crue dystopie.

Aux orbes emmêlés dénicher la réponse

À la question retorse, barbelée de ronces.

Le jeu, le grand, le vrai, est affaire d’instinct.

Lance les dés et vois : tu comptes jusqu’à vingt.

Tu comprends à présent la loi de l’entropie.

L’étoile et les larmes… le gouffre de la Terre.

Aux brumes épaissies offrir ses yeux ouverts.