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Ecrire pour ne pas oublier de Tatjana Ibraimovic

25.06.11 dans La Une CED, Les Dossiers, Livres décortiqués, Chroniques Ecritures Dossiers

Ecrire pour ne pas oublier de Tatjana Ibraimovic

 

Quand « écrire c’est sauter hors du rang des assassins » (1)


« Avec les premiers rayons du soleil matinal je suis en train d'explorer cette pièce étrange. Aujourd’hui, Il n' y a ni bonheur ni sourire sur mon visage. Je te suis lointaine. Ils disent : « C’est la guerre ». Non, je ne les crois pas ! Maman dit qu'il y a seulement un peu de confusion et de désordre, mais qui passera bientôt. Je me demande alors pourquoi nous nous sommes échappés? (2)

C’est ainsi que Tatjana, qui vient de fuir la Bosnie avec ses parents, s’accroche aux derniers rayons de ses croyances infantiles. Bientôt, la paix n’illuminera plus ses journées ni son visage, mais elle ne le sait pas encore. Avec un « NON » ferme, elle refuse de le savoir. Mais que peuvent les mots d’une enfant de 12 ans face à cette chose infligée, effroyable et incompréhensible qu’est la guerre. Et depuis quand la guerre respecte-t-elle les croyances des enfants ? Mais Tatjana lutte ! Elle lutte avec cette arme indestructible qui la traverse et qui traverse tout son livre : l’ESPOIR. Avec cet espoir obstiné et infatigable, Tatjana fait savoir à la guerre qu’elle est usurpatrice et passagère, aussi atroce soit-elle.

Dans la suite de cette première lettre adressée à sa meilleure amie Fatima, elle lui ordonne presque de ne pas croire en cette guerre : « Tu sais, toi tu ne dois pas partir, parce que moi je reviendrai. Peut-être, en effet, ceci n’est qu’un peu de désordre qui passera bientôt » (3).

Tatjana refuse de perdre espoir, parce qu’elle refuse de perdre la guerre, elle refuse de perdre sa guerre… contre l’oubli. Oublier son pays, oublier son enfance, oublier son amie, c’est presque pardonner à la guerre, c’est la rendre presque légitime ou du moins, permise.

« Écrire pour ne pas oublier », un roman épistolaire racontant la guerre et l’exil ? Certes, mais pas seulement. Nous sommes en présence d’un véritable morceau de vie. Les 72 lettres de Tatjana mettent un visage sur une histoire individuelle de l’un des enfants qui ont subi la guerre. Une autre manière de dire « NON » à la guerre, c’est de l’empêcher de réduire ces enfants à l’anonymat et donc à l’indifférence. Pour mieux écouter ce vécu, nous pensons que nul ne nous le dira mieux que Tatjana elle-même. Nous avons alors traduit l’une de ses lettres qui nous paraît l’un des moments les plus fort du livre :

 

Camps Maior, le 15 mars 1993 ;

Cher Fatima ;

C’est avec une avidité effrénée que je me mets à feuilleter les pages d'un journal bosniaque pour lire la rubrique des « PORTÉS DISPARUS », dans l’espoir d’y trouver ton nom. Tu sais bien, et je le sais aussi, que je ne trouverai jamais rien, mais ce faux espoir me rend un peu plus gaie. Dans ces journaux on ne lit plus maintenant que la triste destinée de notre peuple, ça et là quelques nouvelles qui nous forcent à espérer, dont plusieurs aident à ne pas faire couler la vie dans l'indifférence.

Ainsi, pendant que je parcourais ces pages pleines d'incidents tragiques, un titre attira mon attention : "LA VIE PROVISOIRE." Ceci est la pure vérité. C’est cela la vie d'un réfugié : c’est comme si tu marchais dans le désert, en rêvant l’oasis dans lequel tu as vécu et que tu as dû quitter. Tu continues à marcher, mais tu ne trouves pas ton oasis. Tu le cherches derrière chaque détroit, chaque colline, chaque montagne, mais il n’en reste aucune trace. Tu poursuis ton errance, toujours armé de l'espoir de le trouver derrière le prochain détroit, la prochaine colline, la prochaine montagne. Et puis… finalement… tu t’aperçois que tu tournes en rond. Ton oasis est lointain, là où tu ne peux pas l’atteindre. Ils sont en train de le saccager, de le brûler jour après jour. Tu es fatigué du voyage dont tu ne vois plus la fin. Tu atteins et regardes les autres oasis, plutôt les oasis des autres. Inutile, ce ne sont pas les tiens. Là, tu ne pourrais jamais t'écouter comme tu t’écoutais dans ton oasis perdu. Tu marches sans destination, pendant que l'espoir t’abandonne peu à peu. Tu te poses une seule question : QUAND ?

Nous voyons ainsi la paix en Bosnie après chaque réunion, congrès, traité, après chaque sanction, ultimatum, promesse, mais nous restons toujours déçus. Nous nous habituons à tout ceci. Rien ne puisse plus nous surprendre. En revanche, ce serait une vraie surprise si les pays européens et les U.S.A. nous aident à en finir avec cette guerre, dans notre oasis. Mais je ne pense pas que cela arrivera. Une chose est seulement certaine : nous ne pourrons pas résister encore longtemps dans cette « Vie provisoire »... (4)


Difficile de ne pas être touché par le spectacle d’une mise à mort lente et douloureuse : celle de l’espoir. Dans la phrase « Tu marches sans destination, pendant que l’espoir t’abandonne peu à peu », le plus cruel c’est le « peu à peu ». Nous assistons à une véritable agonie. Tatjana la met en évidence avec son écriture. Le rythme saccadé des premières phrases, et  qui traduit « l’avidité effrénée » d’avoir des nouvelles, est vite abandonné. Le souffle haletant cède devant des énumérations qui accablent la phrase et la rendent lourde et sinueuse. Le lecteur vit, à travers ces phrases chargées, la pesanteur de l’attente et le renouvellement vain de l’espoir. Bien que Tatjana n’utilise pas le mot, mais le mythe du mirage est bien présent. Tatjana croit voir la fin de son attente, mais reste toujours sur sa soif. Une soif qui ne l’empêche pas d’espérer encore une fois.

Une autre phrase nous a paru saisissante : « Tu sais bien, et je le sais aussi, que je ne trouverai jamais rien, mais ce faux espoir me rend un peu plus gaie ». Le bonheur ne tient qu’à une lueur presque inexistante, mais il est là, comme en suspens. À chaque mauvaise nouvelle, le souffle est coupé, le cœur égaré, puis de nouveau, l’espoir renaît, et Tatjana s’y accroche de toutes ses forces. Dans sa toute première lettre elle préfère croire sa maman qui lui dit qu’il n’y aura pas la guerre. Maintenant que la guerre est une réalité, elle préfère croire un « faux espoir » que ne pas croire du tout. C’est là toute la force qu’un enfant peut nous transmettre : CROIRE.


[1] Nous empruntons cette phrase à Franz Kafka.

[2] Scrivere per non dimenticare, op. cit., p. 35.

[3] Ibid.

[4] Ibid., pp. 82-83.


Sophia Dachraoui


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