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Écrire la vie, Annie Ernaux

Ecrit par Matthieu Gosztola 13.12.13 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Écrire la vie, Gallimard, collection Quarto, 2011, 1084 pages, 25 €

Ecrivain(s): Annie Ernaux Edition: Gallimard

Écrire la vie, Annie Ernaux

Ce volume réunit Les armoires vides, La honte, L’événement, La femme gelée, La place, Journal du dehors, Une femme, « Je ne suis pas sortie de ma nuit », Passion simple, Se perdre, L’occupation et Les années –, et présente des photographies accompagnées d’extraits d’un journal intime inédit.

L’œuvre d’Ernaux n’appartient pas au domaine de l’autofiction, mais à celui de l’autobiographie. Encore faut-il constater qu’elle repousse sans cesse les limites assignées à ce genre.

La sociologue Isabelle Charpentier a raison d’identifier cette œuvre comme se situant « à la croisée de l’autobiographie littéraire et de ce que les sociologues nomment l’auto-(socio)analyse ».

En effet, Ernaux compose, cultivant le « je transpersonnel », une « autobiographie impersonnelle » – donnant corps, au travers du prisme d’un féminisme non grandiloquent, à des thèmes aussi généraux et pourtant universellement (et intimement) personnels, de par leurs répercussions sur chaque ipséité, que le sexuel, l’avortement ou encore la trahison sociale.

Si l’auteure parle d’elle, à chaque page, de ce qu’elle a vécu, « [s]a propre trace [lui] est indifférente », comme elle le révèle lors d’un entretien. « Ce qui est important, je crois, ajoute-t-elle, c’est que le lecteur découvre quelque chose sur lui-même. Que quelque chose se passe chez le lecteur, […] qu’il y ait de la pensée sur lui-même ou sur le monde ».

Aussi, si elle est « venue au monde pour cela, pour dire ce qui [lui] est arrivé » (« [c]’est difficile, c’est lourd, mais c’est un devoir »), ainsi qu’elle l’avance au cours d’un autre entretien, c’est « [p]our que d’autres puissent s’avouer peut-être […] : vous me donnez envie de parler de moi. C’est ça, le rôle de l’écriture, quand elle mérite de s’appeler littérature. Un rôle de purification : de catharsis ».

Si chaque lecteur peut se retrouver dans les ouvrages d’Ernaux, ce n’est pas seulement du fait de la façon toujours très précise* qu’elle a de lire l’universel contenu en chaque vie – en l’occurrence la sienne, et celle de ses proches (ainsi sa mère : « Il me semble maintenant que j’écris sur ma mère pour, à mon tour, la mettre au monde », Une femme). C’est également parce qu’elle construit ses phrases, « n’agissant pas autrement sur le monde », autour d’« un cœur », d’un « noyau dur » qui est la perte. Cœur qui bat en chacune, en chacun.

Pour approcher au mieux son œuvre, qui a déjà donné naissance à de très nombreuses exégèses (en même temps qu’elle a donné naissance à des œuvres – ainsi en est-il de celle de Philippe Vilain), on se reportera au bel essai de Michèle Bacholle-Bošković intitulé Annie ErnauxDe la perte au corps glorieux (Presses Universitaires de Rennes, collection Interférences, 2011, 180 pages, 15 €).

 

Matthieu Gosztola

 

* Pour que son style soit « objectif », et, ainsi, ne « valorise ni ne dévalorise les faits racontés », elle produit une écriture neutre (« à froid »), se tenant farouchement à l’écart de toute recherche d’effet, de toute joliesse. Se méfiant de la façon qu’a, parfois, la main d’être, traçant les mots devant elle, portée au cœur par la pensée. Jusqu’à en effleurer les contours, comme on caresse un bout de drap pour trouver le calme. « Éviter, en écrivant, de me laisser aller à l’émotion », résume-t-elle un vendredi 24 août, dans « Je ne suis pas sortie de ma nuit ».

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A propos de l'écrivain

Annie Ernaux

 

 

Annie Ernaux, de son nom d’origine Annie Duchesne, est née le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Elle passe son enfance en Normandie, à Yvetot. Elle est née dans un milieu assez modeste. Ses parents sont d’origine ouvrière. Ils ouvriront un café-épicerie pour quitter l’usine. Poussée par sa mère, elle fera de bonnes études. Apprendre lui plaît  beaucoup. Elle s’efforce d’être une bonne élève pour réussir. Très tôt, elle prend conscience des écarts de milieux. Elle étudie ensuite à l’université de Rouen. Première étape vers l’autonomie. Elle réalise qu’elle s’éloigne de plus en plus de son milieu d’origine. Ce sera un des aspects importants de son œuvre. Elle se marie en 1964 avec un homme de la bourgeoise provinciale, a son premier enfant. Elle poursuit ses études. En 1967, elle obtient son CAPES de lettres modernes. En 1968, naît son deuxième enfant. En 1970, elle enseigne à Annecy dans un collège. En 1971, elle devient agrégée de Lettres-Modernes. En 1984, paraît La place qui obtient le prix Renaudot et la fait connaître. Elle va poursuivre une œuvre importante. Elle délaissera très vite la fiction pour tenter de montrer le monde tel qu’il est en s’appuyant sur sa propre histoire. Peu à peu, elle invente une écriture singulière qui utilise un matériel autobiographique comme terrain de questionnement social. Elle épure de plus en plus son style et le singularise. Elle publie souvent des journaux qui complètent certains de ses textes avec un autre angle de vue. Elle interroge sans cesse son écriture soit avec un allié, soit seule dans son ouvrage, L’atelier noir, où elle analyse avec une grande précision sa recherche pour parvenir à un ouvrage essentiel : Les années. Elle poursuit sa quête du réel avec ténacité. L’œuvre d’Annie Ernaux s’inscrit dans une démarche sociologique. Sa référence en ce domaine sera Pierre Bourdieu qu’elle admire. On a qualifié son travail d’auto-socio-biographie. En dehors de son œuvre, elle a écrit de nombreux articles dans des journaux où elle s’autorise à prendre parti pour des causes qui lui tiennent à cœur.

Bibliographie sélective :

Les Armoires vides, Gallimard 1974

La Femme gelée, Gallimard 1981

La Place, Gallimard 1983 (existe en version audio) Prix Renaudot 1984

Une femme, Gallimard 1988

Passion simple, Gallimard 1991

Journal du dehors, Gallimard 1993

La Honte, Gallimard 1997

L’Événement, Gallimard 2000

La Vie extérieure, Gallimard 2000

Se perdre, Gallimard 2001

L’Usage de la photo, avec Marc Marie, textes d’après photographies, Gallimard 2005

Les Années, Gallimard 2008, Prix Marguerite-Duras 2008, Prix François-Mauriac 2008

L’Atelier noir, éditions des Busclats 2011

Retour à Yvetot, éditions du Mauconduit 2013

Regarde les lumières mon amour, Raconter la vie 2014

Le vrai lieu : Entretien avec Michelle Porte, Gallimard 2014

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com