Identification

Ecoute la pluie, Michèle Lesbre

Ecrit par Laurence Biava 20.03.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Sabine Wespieser

Ecoute la pluie, février 2013, 112 p. 14 €

Ecrivain(s): Michèle Lesbre Edition: Sabine Wespieser

Ecoute la pluie, Michèle Lesbre

Le vieil homme et la pluie (intime)

 

Le livre le plus délicat et le plus raffiné de la rentrée littéraire de janvier 2013 raconte l’histoire d’un vieil homme qui, avant de se jeter sur les rames du métro, adresse un dernier sourire à la narratrice, présente sur le quai. Alors qu’elle partait rejoindre l’homme qu’elle aime à l’hôtel des Embruns sur la côte sauvage, elle bouleverse ses projets : au lieu de se rendre à la gare, elle s’enfonce durant toute une nuit d’orage dans les rues de Paris pour une longue errance.

Tout d’abord, tétanisée par la peur, la narratrice s’échappe, s’enfuit, se met à courir dans la ville. Puis, à la manière des sujets qui ont vécu un traumatisme fort, elle fait un travail de mémoire en revenant peu à peu sur les traces du drame, craignant de céder au sommeil, d’abandonner le vieil homme suicidé à sa nuit éternelle, ne sachant que faire de cet ultime don inattendu et mystérieux : le sourire qu’il lui a destiné. De fait, elle se renseigne – et si elle l’avait croisé ? – et finit par apprendre « qu’il avait conduit des motrices pendant longtemps, qu’il se sentait un peu chez lui dans ces boyaux obscurs ». Ainsi, à observer la violence de ces rencontres improbables et ces chemins singuliers, douloureusement, elle se voit porter le vieil homme comme pour l’arracher à son destin.

« Je me suis souvenue de ces moments où les corps et les visages figés dans une compassion réelle ou feinte pour soutenir le chagrin des proches du mort donnent à ces instants cérémonieux quelque chose d’artificiel, de presque faux, parfois. Mais je me suis souvenue de larmes versées en chœur, de corps rapprochés, de silences émus et profonds où les vies complices ne sont plus qu’un souffle, qu’un hoquet, une dérisoire et bouleversante tentative de résistance au vide ».

L’homme – l’amant – qu’elle devait rejoindre attendra. Il pleut sans cesse quand surgit le passé, quand s’éparpillent les souvenirs. Que ce soit près du Canal Saint-Martin, ou bien en passant devant une librairie, en écoutant la radio, dans un bar argentin où Borgès est cité (« les dieux tissent des malheurs afin que les générations futures ne manquent pas de sujets pour leurs chants ») ou encore, adossée à une cabine téléphonique, des bouts mélancoliques d’enfance (avec le grand-père, avec la mère, avec le père défunt), d’adolescence se greffent aux halos réminiscents des voyages et des passages, bribes vécues avec le photographe aimé pour qui « les mots n’étaient jamais à la hauteur », et dont la silhouette se profile du côté de Nantes. Fugaces et lointaines apparitions : un phare semble éclairer son ombre dans la nuit parisienne, elle parle de lui à Irène.

« Les vies d’adultes ne sont que tentatives pour guérir le chagrin de l’enfance inachevée, toujours inachevéeajoutait-il avec un sourire qui ressemblait au tien. Ailleurs, j’ai marché vers ce café, j’étais terrassée par le pouvoir qu’avait le vieil homme du métro de faire surgir tout un passé, le nôtre »

Ecoute la pluie est un très beau récit.

Un pur bijou littéraire dont j’ai regretté qu’il soit si court. Michèle Lesbre, en effleurant le réel, transmet, avec délicatesse et profondeur, les impressions des images rares, fortes, sensationnelles, souvent insoupçonnées qui condensent et allument notre quotidien. J’ai aimé cette errance dans la villeà la tiédeur lourde, cette quête éperdue de prolonger la vie, de l’accélérer même. J’ai aimé que tout soit si juste, si ciselé, écrit sans pesanteur sur la disparition d’un inconnu, et sur les sentiments antagonistes d’un homme éloigné, à peine visible, juste nommé, qui ignore même qu’on l’a photographié à son insu (trop fort). J’ai aimé le seuil poétique de tous ces instants suspendus dans le temps, parenthèses légères, vaporeuses et évanescentes, y compris dans l’évocation des deuils.

« Des éclairs lointains déchirent le ciel, j’aime l’orage et sa grande colère ».

Moi aussi, car ce roman dense et lumineux éclaire le sentiment du désir et de l’urgence de vivre.

Fracassant et intime.

 

Laurence Biava


  • Vu : 4857

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Michèle Lesbre

 

Michèle Lesbre vit à Paris. Elle a commencé voici une quinzaine d'années à écrire des livres qui hantent la mémoire après avoir fait du théâtre dans des troupes régionales et enseigné dans les écoles. Sur le sable, son onzième livre est paru après Le Canapé rouge (qui a figuré sur la dernière liste du Goncourt et a obtenu le Prix Pierre-Mac-Orlan et le Prix Millepages 2007), La Petite trotteuse (Prix des libraires Initiales Automne 2005, prix Printemps du roman 2006, prix de la ville de Saint-Louis 2006), Un certain Felloni (2004) et Boléro (2003), tous publiés chez Sabine Wespieser éditeur. 
Nina par hasard (Seuil, 2001) sera réédité chez Sabine Wespieser éditeur en mars 2010. 
Michèle Lesbre est aussi l'auteur de Victor Dojlida, une vie dans l'ombre (Noésis, 2001), Que la nuit demeure (Actes Sud, Babel noir, 1999), Une simple chute (Actes Sud, Babel noir, 1997), Un homme assis (Manya, 1993 ; Librio, 2000) et La Belle Inutile (Le Rocher, 1991).

 

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

Tous les articles de Laurence Biava

 

Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.