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E-passeur.com, Sedef Ecer

Ecrit par Marie du Crest 05.09.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Théâtre

E-passeur.com, L’Avant-scène Théâtre, juin 2016, 30 pages, 15 €

Ecrivain(s): Sedef Ecer

E-passeur.com, Sedef Ecer

 

Les deux pièces de Sedef Ecer qui constituent le volume des éditions de L’avant-scène théâtre, Lady First et E-passeur.com, établissent comme un diptyque autour du thème du pouvoir : dans la première, celui d’un couple à la tête d’une république bananière qui sera renversée, et dans la seconde, plus inquiétante, une société d’anticipation politique entre les mains d’un Big Brother des migrants, d’« un seigneur des frontières » qui a le contrôle sur les connections des réfugiées, des exilées. Ce personnage sera aussi un des principes dramatiques à la fois de l’écriture passant du turc au français et inversement, se transformant dans l’une ou l’autre langue et de la mise en scène et scénographie qui font la part belle à des écrans, à des images vidéo.

Par ailleurs ce second opus réintroduit ce qui a nourri les œuvres précédentes de Sedef Ecer ; à savoir les périphéries, les franchissements, les seuils, et le porte ici à son paroxysme puisque, comme l’annonce au début de la pièce le porte-parole de l’ONU (p.65) :

Il ne reste plus d’Etats, il ne reste plus que des frontières.

Sedef Ecer, dans ce qui ressemblerait à un avertissement au lecteur du théâtre classique, déclare qu’elle a « essayé d’imaginer une histoire qui va encore plus loin », plus loin que la situation contemporaine des migrations et des exils provoqués par les guerres. Et face à cette errance universelle, la figure du Passeur devient l’incarnation du pouvoir absolu, de l’emprise totale sur les vies humaines. Il est homme vêtu de noir (dans la mise en scène de l’auteure créée à Istanbul en mai 2016), commentateur de toutes les noirceurs du monde. Depuis son adolescence il a ainsi fait traverser les frontières à des familles pour finalement régner en maître connecté (p.68) :

Mais maintenant grâce à e-passeur.com, tu as un vrai compagnon de route. Plus besoin de chercher des passeurs malhonnêtes dans chacun des pays traversés, nous resterons en contact tout au long de ton périple. Tu pourras m’envoyer des messages WhatsApp, parler à ta famille par Skype, lire les tweets des autres migrants, te diriger et trouver ton chemin par Google Map, regarder les photos sur Instagram et nous liker régulièrement sur Facebook !

Le Passeur, le E-Charon, a un acolyte qui œuvre à ses côtés, le percussionniste lui aussi en noir, tout à la fois musicien, comédien, coryphée, proxénète (il endosse le rôle de Léo) même s’il devient un temps l’archéologue Djihad, victime du conflit syrien.

Face au grand investigateur cynique qu’est le Passeur, s’élèvent trois voix de femmes au parcours différent géographiquement mais qui incarnent la féminité plus vulnérable encore dans ces voyages de la Misère. Une didascalie indique qu’une seule comédienne les interprète. Il y a d’abord Anaba, la sage-femme, la maya, qui quitte le Guatemala pour San Francisco en passant par le Mexique ; puis Hoa Mi la coiffeuse, qui part du Vietnam et se retrouve à Paris sur le trottoir et enfin l’archéologue syrienne Zeynab qui rejoint Londres. Elles racontent leur vie faite d’espoir, mais surtout de terribles situations de violences, d’atteintes à leur corps, de deuils aussi. Victimes du Passeur, de la pauvreté, de la guerre. Le E-passeur n’est pas une voix humaine, à la différence des trois femmes. Il répète un discours mécanique ; en vérité, il ne fait que communiquer comme le montre sa dernière réplique (p.88) à l’occasion de laquelle il ne fait que répéter tout ce qui a déjà été dit depuis le début de la pièce.

Je suis maintenant le seul puissant, ou plus loin il reprend : Je suis devenu le Seigneur des frontières.

Ce sont d’ailleurs les trois femmes qui ensemble interviennent dans la dernière scène de la pièce. Elles se rencontrent dans un TGV. Anaba se rend à Hamburg puis à Istanbul tandis que Ho Mi doit retrouver sa fille venue du Vietnam et que Zeynab est sur le point de mettre au monde dans le wagon du train, grâce à Anaba, un petit garçon, fils de Djihad, mort en Syrie. Elles sont l’humanité résistante, elles sont l’humanité aux trois noms de femmes, un peu à la manière de Yasmine à la fin de Lady First.

La pièce a été créée en turc en mai 2016 dans le cadre du Festival International d’Istanbul, dans une mise en scène de l’auteure puis en français au théâtre du Peuple de Bussang en juillet 2016. Elle a fait également l’objet d’une lecture en Avignon dont on peut retrouver des extraits sur Youtube.

 

Marie Du Crest

 


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A propos de l'écrivain

Sedef Ecer

 

Sedef Ecer, née à Istanbul en 1965, est à la fois comédienne de cinéma et de théâtre, romancière et auteur dramatique mais aussi chroniqueuse. Elle écrit en turc et en français pour le théâtre depuis 2008. Elle travaille régulièrement pour la radio (France-Culture a diffusé certains de ses textes). Elle est également sociétaire de la SACD. Ses œuvres sont traduites en polonais, grec, arménien et anglais. Elle a reçu de nombreux prix. Son théâtre interroge le monde d’aujourd’hui sur son versant oriental mais aussi universel. En co-édition, éd. de l’Amandier et éd. l’Espace d’un Instant : Les descendants (2011), A la périphérie (2011), Sur le seuil (2009). Editions Lansman : Va jusqu’où tu pourras (2013).

La pièce de Sedef Ecer a été créée le 3 août 2016 au Théâtre du Peuple à Bussang.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.