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Dostoïevski, démon de Malraux, Sylvie Howlett

Ecrit par Emmanuelle Caminade 06.01.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

Dostoïevski, démon de Malraux, éd. Classiques Garnier, novembre 2015, 419 p., 39 €

Ecrivain(s): Sylvie Howlett

Dostoïevski, démon de Malraux, Sylvie Howlett

 

Agrégée de lettres et docteur en littérature française, Sylvie Howlett s’intéresse à l’intertextualité dans la littérature européenne, participant à divers séminaires et conférences et écrivant dans de nombreuses revues tout en publiant occasionnellement quelques traductions d’ouvrages russes. Avec Dostoïevski, démon de Malraux, elle nous propose une version réduite de moitié, mais actualisée par ses récents colloques et articles, de la thèse qu’elle soutint à Paris III en septembre 2002. Un essai érudit et très étayé d’environ 400 pages, certes plutôt destiné aux universitaires et à tous ceux qui étudient Malraux et/ou Dostoïevski, mais néanmoins accessible aux non-spécialistes malgré l’épaisseur impressionnante de sa matière, et dont le style n’a rien d’obscur ni de rébarbatif.

La découverte de Dostoïevski fut capitale pour André Malraux, pour l’écrivain et surtout le romancier mais aussi pour l’homme qui en fut marqué dans tous ses domaines d’activité. Et cet essai nourri s’inscrivant dans une large perspective, ouverte et dynamique, éclaire de manière passionnante la compréhension de l’œuvre du génial écrivain russe par Malraux et la transfiguration de cet héritage dostoïevskien au fil de ses livres résultant d’un phénomène d’emprise et de déprise.

Sylvie Howlett, menant son travail sous trois angles d’approche, commence par évoquer le cadre dans lequel s’inscrivit cette rencontre littéraire, du choc solitaire d’une première lecture à dix-sept ans à la progression dans l’œuvre et à l’évolution de sa perception au fil des relectures de ce maître étranger et des lectures de ses commentateurs. Car la perception de Dostoïevski après la guerre de 1914 a été profondément changée du fait du bouleversement des mentalités qui s’ensuivit et de l’arrivée de nouvelles traductions beaucoup moins approximatives et plus complètes. Elle se penche ainsi sur le Malraux adolescent préparé par la lecture de Balzac et surtout de Nietzsche dont l’esprit fut immédiatement contaminé comme par capillarité, puis sur le jeune adulte dont la lecture s’infléchit et la réflexion s’enrichit sous l’influence des études dostoïevskiennes de ses aînés – celles d’Elie Faure, d’André Suarès et surtout d’André Gide et de Léon Chestov qui venaient remiser les vielles icônes de la fin du XIXème siècle. Elle étudie également la diffusion de cette contamination chez Malraux théoricien de la littérature et critique d’art, militant ou homme politique, répertoriant les articles, les préfaces et les annotations, ainsi que les nombreux discours ou entretiens attestant la forte présence de Dostoïevski dans la voix de Malraux, ce dernier semblant vraiment habité par ce démon russe dont il ne s’émancipera que progressivement. Un démon mâtiné d’un « poisson pilote » proposant un sens à tout ce que Malraux aborde, ce qu’annonce l’épigraphe tirée de L’Intemporel : « Comme les requins sont précédés de leurs poissons-pilotes, notre regard est précédé d’un regard-pilote, qui propose un sens à ce qu’il regarde… Nous nous croyons bien à tort libres de ce regard ».

L’envie d’écrire sur Dostoïevski taraudait Malraux mais il n’en aura pas le temps, aussi Sylvie Howlett réunit-elle tout le matériau épars de ses « micro-analyses » en le classant par grandes rubriques (sans pouvoir éviter néanmoins certaines redites) pour notre plus grand intérêt. Elle restitue ainsi dans une seconde partie très consistante – et peut-être un peu trop foisonnante – la théorie malrucienne de la littérature dostoïevskienne, contextualisant opportunément les formules souvent elliptiques de l’auteur, expliquant et commentant, montrant comment il reprend, dépasse et se démarque des études de ses aînés ou même pointe en précurseur certains caractères et procédés, tout en établissant certains parallèles avec ses romans. Car c’est cette compréhension personnelle fine et profonde de l’écrivain russe qui a été le moteur de l’écriture de son disciple français, le poussant à élaborer sa propre théorie esthétique et une écriture romanesque originale, à construire ses personnages et ses propre thèmes, à échafauder son univers. Et le « démon de Malraux » s’entend bien positivement pour l’auteure, renvoyant moins en effet aux Démons de Dostoïevski qu’au « démonisme » de son admirateur, à cette « force qui pousse l’homme à se dépasser » et « fait les héros et les créateurs ». S’appuyant sur le titre de deux ouvrages de Malraux suggérant des combats victorieux (La lutte avec l’ange et Le démon de l’absolu), elle voit ainsi Dostoïevski comme le « démon-gardien » qui va certes posséder Malraux mais pour lui « indiquer les voies d’une création nouvelle » et, selon l’étymologie du terme « daïmon », pour lui assigner sa part, sa place. Pour le destiner.

Dans la troisième partie, Sylvie Howlett s’emploie enfin, pour mieux cerner la spécificité malrucienne, à repérer et commenter les nombreuses traces de Dostoïevski dans la création romanesque de Malraux, sans négliger pour autant les autres apports, ni de faire référence aux analyses et commentaires existants. Et elle s’appuie aussi pertinemment sur les avant-textes permettant de suivre les transformations du manuscrit initial pour mettre en lumière « une intertextualité subie, puis dominée ». Car dans ses premiers romans Malraux a paradoxalement tendance à gommer ses références à Dostoïevski, alors qu’« il lui rend hommage jusqu’à l’identification » dans ses dernières œuvres. A partir de L’Espoir, « point culminant » dans sa vie et son œuvre, il peut en effet convoquer Dostoïevski officiellement car « le recul est suffisant pour le regarder en face, commenter et analyser son œuvre avec la certitude d’une identité forte ».

Dostoïevski, démon de Malraux invite ainsi à relire Malraux à la lumière de Dostoïevski dont il éclaire également l’œuvre, faisant aussi mieux comprendre les mutations du roman moderne européen. Et de ce riche essai à l’approche originale et complète, émerge la conception d’une littérature fictionnelle répondant au monde dans sa complexité, son absurdité et son mystère, ainsi que d’une littérature « multiple »* interdépendante, à la fois cumulative et évolutive, en constante métamorphose comme l’œuvre-même de Malraux. Une littérature qui confronte à l’altérité et à l’étrangeté pour mener à soi.

 

Emmanuelle Caminade

 

* pour reprendre le terme d’Adam Thirlwell dans Le livre multiple


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A propos de l'écrivain

Sylvie Howlett

 

Agrégée de lettres modernes et docteur ès lettres, Sylvie Howlett qui possède une maîtrise de russe est également traductrice. Elle participe à de nombreux colloques, publiant divers articles et études littéraires.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.