Identification

Don Quichotte de la Manche, Miguel de Cervantès

Ecrit par Cyrille Godefroy 10.05.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Editions Classiques Garnier, Espagne, Roman

Don Quichotte de la Manche, mars 2018, trad. de l'espagnol Louis Viardot, 1090 pages, 24 €

Ecrivain(s): Miguel de Cervantès Edition: Editions Classiques Garnier

Don Quichotte de la Manche, Miguel de Cervantès

 

Don Quichotte de la Manche, œuvre composée par le soldat écrivain espagnol Miguel de Cervantès (1547-1616), a rapidement gagné ses lettres de noblesse et s’est imposé comme le premier roman moderne. Quatre siècles après sa première publication en 1605, cette étoile majeure de la littérature continue de scintiller et d’illuminer les nuits des lecteurs. Alliant l’aventure à la dérision, l’épique au burlesque, le divertissement aux belles lettres, il met en scène un duo pittoresque et désopilant, à l’instar de Laurel et Hardy ou Bourvil et de Funès : Alonso Quijano, hidalgo féru de littérature chevaleresque, et Sancho Panza, paysan rustaud et froussard. Le premier décide un beau jour de devenir chevalier errant sous le pseudonyme de don Quichotte, de parcourir l’Espagne sur un vieux cheval fourbu et décharné afin de réparer les offenses et redresser les torts, de protéger le faible et défendre l’opprimé. Il entraîne dans son sillage son voisin Sancho Panza qu’il promeut écuyer et auquel il promet, en récompense de son dévouement et de sa loyauté, le gouvernement d’une île.

S’ensuivent des pérégrinations mouvementées, jalonnées de rencontres insolites, de controverses débridées, de récits colorés, d’algarades ardentes, de bagarres carabinées, de déboires en tous genres. L’idéalisme incorrigible de don Quichotte et son interprétation déformée de la réalité entraînent le tandem dans une série de déconvenues tordantes. Ainsi, les épisodes fameux où le chevalier de la Manche à la manque prend des moulins à vent pour des géants, confond un troupeau de moutons avec une armée de soldats, en découd avec des poupées qui lui paraissent menaçantes… La vaillance du chevalier à la Triste Figure n’a d’égale que son inconscience, et sa naïveté le dispute à son éloquence. Sancho, quant à lui, aussi roué que poltron, chevauchant son bourricot ahanant, tente balin-balan de se préserver des inconséquences commises par son maître. Il déblatère, ici un argumentaire cauteleux, là une rhétorique avisée, le tout étayé par une horde de dictons, dans l’espoir de raisonner don Quichotte et de le convaincre de ne pas s’embarquer dans des confrontations délicates, périlleuses voire suicidaires. En pure perte, le plus souvent. Au final, dans un jeu de tensions sans cesse renouvelé, le feu du binôme s’auto-régénère, l’association des deux compères se nourrissant, outre d’affection et de fidélité, de contrastes, de frictions et d’étincelles. Tandis que don Quichotte s’évertue à bâillonner la balourdise, la goinfrerie et l’effronterie de son palefrin, ce dernier en retour s’efforce de tempérer la témérité, le chimérisme et la folie de son maître. Tous deux dupés par un duc badin, en proie au ridicule et aux regards narquois, grotesques, ils amusent la galerie et les lecteurs. Régulièrement molestés et moqués, roués de coups et de quolibets, piétinés par des taureaux et culbutés par des cochons, les deux olibrius chaque fois se relèvent, grimpent derechef sur leurs canassons décatis et poursuivent, quasi impassibles, leur périple vers l’inconnu chaotique. Quichotte l’escogriffe toqué d’ascèse romantique, Sancho le crapoussin mordu d’hédonisme prosaïque.

Au-delà de la satire et de la dérision, de la parodie des romans de chevalerie, Don Quichotte de la Manche évoque en filigrane la distorsion entre la réalité et la perception que chacun peut s’en faire. Précisément parlant, il existe autant de réalités que d’individus, chacun appréhendant l’extérieur et ses congénères à partir d’une histoire, d’une lecture et d’un idéal personnels. En chacun de nous trotte ou sommeille un Quichotte. Qui n’a jamais eu sa faculté de perception altérée par la colère, la peur, l’amour ou par une idéologie quelconque ? Qui n’a jamais perpétré un déni de réalité pour une raison ou pour une autre ? L’expression « se faire des idées » prend ici tout son sens. Chez don Quichotte, ce perspectivisme est porté à son paroxysme, jusqu’à la paraphrénie voire la schizophrénie, sa lucidité étant complètement altérée par son idéalisme et son imprégnation de la doctrine chevaleresque. De la même façon qu’Emma Bovary se construit une imagerie éthérée de l’amour, Don Quichotte bâtit ses châteaux en Espagne, plaquant ses désirs et ses fantasmes sur son environnement immédiat. Le torrent de son imagination débonde, déborde, déforme la réalité à telle enseigne qu’il transforme une paysanne disgracieuse et grossière à laquelle il voue un amour platonique en une splendide et vertueuse princesse, sa dulcinée du Toboso : « Je la peins dans mon imagination telle que je la désire, aussi bien pour la noblesse que pour les attraits ».

Lorsque les évènements contreviennent à son système de valeurs et de compréhension, il impute cette dissonance à un enchantement, à un envoûtement ou à la magie. Quand autrui se scandalise de sa façon de penser ou d’agir, conteste sa bravoure et ses prouesses, le paladin paranoïaque l’explique ainsi : « La vertu qui se distingue supérieurement est persécutée ». Au confort et la fadeur de l’existence sédentaire, à l’usure des valeurs morales, aux ténèbres de l’inertie, don Quichotte réplique par l’errance au grand air, l’incertitude de l’aventure, le secours à l’affligé, s’exposant volens nolens aux « inclémences du ciel ». Rien n’abat le Quichotte porté par ses rêves, nul ne terrasse définitivement l’échalas enchâssé dans son délire ; seuls le repos, l’ennui et le recouvrement de sa lucidité, le désenchantement pour ainsi dire, auront raison de lui.

Avec ses dialogues enlevés, sa narration endiablée et l’interaction savoureuse de son duo d’anti-héros, Don Quichotte de la Manche, roman picaresque par excellence, n’usurpe en rien sa réputation de chef d’œuvre de la littérature.

Le personnage principal de don Quichotte dégage une telle singularité, une telle puissance d’évocation qu’il a donné à la langue française deux néologismes, donquichottesque et donquichottisme, à l’instar de ces personnages fictifs inspirateurs de formules antonomastiques telles que bovarysme, ubuesque, donjuanisme, pantagruélique… Le personnage de Sancho Panza, tout aussi piquant, captivant, original, dont le rôle et la personnalité s’approfondissent et se complexifient au fil du récit, mériterait lui aussi son adjectif, lequel caractériserait une propension inopportune à aligner les proverbes, une sagesse rustique avec pour primats le manger et le dormir ou un soin à esquiver le moindre péril : une attitude sanchesque, en somme.

 

Cyrille Godefroy

 


  • Vu : 1605

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Miguel de Cervantès

 

Miguel de Cervantes Saavedra (né le 29 septembre 1547 à Alcalá de Henares - enterré le 23 avril 1616 à Madrid) est un romancier, poète et dramaturge espagnol. Il est célèbre pour son roman L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, publié en 1605 et reconnu comme le premier roman moderne.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).