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Dix Yuans un kilo de concombres, Celia Levi

Ecrit par Adrien Battini 04.02.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Tristram

Dix Yuans un kilo de concombres, janvier 2014, 251 p. 19,50 euros

Ecrivain(s): Celia Levi Edition: Tristram

Dix Yuans un kilo de concombres, Celia Levi

 

Le lecteur apprendra avec un ravissement certain qu’il entrera le 31 janvier prochain dans l’année du cheval de bois. L’occasion de se remémorer le magnifique animal qui a béni son année de naissance, mais aussi de jeter un œil sur les coups éditoriaux que telle ou telle maison tente pour « surfer » sur cette actualité calendaire. Place donc à la proposition littéraire des éditions Tristram avec Dix yuans un kilo de concombres, dernier roman en date de Celia Levi.

Dix yuans un kilo de concombres narre la déchéance d’une famille résidant dans un des derniers lilongs de Shanghai, logements insalubres apanages des classes les plus défavorisées de la ville. De la rumeur frissonnant dans le voisinage jusqu’au relogement effectif, Celia Levi déroule toutes les étapes de cette chute inexorable. Il y a indéniablement du Kafka dans la manière dont l’écrivain suggère la machine capitalisto-bureaucratique enfantée par la Chine communiste. Ce monstre froid n’a que faire de ses déshérités et de leurs vaines suppliques, de ce petit peuple auquel il ne peut offrir que le visage d’un fonctionnaire joufflu, rieur et carriériste.

Le paysage des relations humaines est tout aussi sombre, à l’image de ces voisins qui s’enfuient de leur domicile à pas feutrés dans la nuit, honteux d’avoir accepté les indemnités dérisoires offertes par la municipalité. A croire que la seule humanité dans le roman se résume à l’instinct de survie dans une promiscuité crasseuse à la puanteur insoutenable, au milieu des cancrelats et autres insectes, compagnons d’infortune des résistants de l’inévitable.

En contrepoint de cette dimension metatextuelle, Celia Levi a pris le parti de ne livrer son récit qu’à travers les yeux d’un narrateur unique auquel elle n’autorise qu’un style sec et sans fioriture pour décrire ses déboires personnels et familiaux. Un joli tour de force puisque non seulement le procédé ne nuit jamais à l’ambition thématique mais propose en outre un autre niveau de lecture, tout autant appréciable, du roman. Difficile là encore, de ne pas faire le lien avec un autre monument de la littérature, en l’occurrence John Fante. Le portrait que dessine l’écrivain de son « héros » est le pendant chinois du jeune Arturo Bandini, coincé entre ses rêves de grandeur et une réalité qui lui bétonne les pieds dans la frustration sociale et sentimentale. A la différence de l’italo-américain qui se projette dans un futur chimérique, tous les fantasmes de Xiao Fei proviennent d’un passé magnifié et des traditions qu’il entend respecter. On devine page après page la noble descendance corroborée par une photo dans un ouvrage français, et que suggèrent ses dons de calligraphe et son goût pour la philosophie. C’est ainsi que s’appréhende le contraste opéré avec le personnage de la cousine américaine que Xiao Fei méprise autant qu’il la désire. Celle qui a tout oublié de sa langue et de ses arts ancestraux, mais dont les études commerciales présagent une autre destinée sociale, symbolise finalement la mort des mandarins dans une Chine tournée vers des horizons plus matérialistes.

Nul besoin d’en rajouter pour comprendre que Dix yuans un kilo de concombres est un roman d’un rare pessimisme. A ce titre, il s’impose comme une œuvre coup de poing, parfaitement maîtrisée et comme une des très belles surprises de ce début d’année.

 

Adrien Battini

 


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A propos de l'écrivain

Celia Levi

 

Celia Levi, elle-même d’origine chinoise, a longuement séjourné à Shanghai ces dernières années. Elle a déjà publié chez Tristram deux romans, Les Insoumises (qui reparaît dans la collection Souple) et Intermittences (source : quatrième de couverture).

 

A propos du rédacteur

Adrien Battini

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Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.