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Discrimination sexuelle et ségrégation sociale, dans Indiana de George Sand : un rapport d’affinité, par Ikram Chemlali

Ecrit par ikram chemlali le 02.02.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Discrimination sexuelle et ségrégation sociale, dans Indiana de George Sand : un rapport d’affinité, par Ikram Chemlali

 

Durant son long combat féministe, Sand a toujours prêché pour l’égalité homme-femme. « Moi je n’ai qu’une passion, l’idée d’égalité » (1) disait-elle. Néanmoins l’écrivaine avait la totale conviction que ce désir d’égalité qui lui était si cher ne pouvait naître que de conditions égales pour chaque citoyen ; que ce soit homme ou femme.

La romancière pensait que l’égalité entre les deux sexes ne pouvait avoir lieu au sein d’une société où celle des hommes, eux-mêmes, ne fut pas encore établie. Faisant partie d’une classe sociale aristocratique, George Sand était cependant consciente de l’indigence dans laquelle vivaient beaucoup de ses compatriotes, et de la discrimination sociale à laquelle ils étaient assujettis. La dame de Nohant a toujours récusé cette situation. Conséquemment, elle prêta sa voix à ces oubliés de la société « qui n’avaient jamais eu la parole devant l’Histoire » (2) en vue de faire entendre leur cri et de réaliser ainsi leurs « rêves de conciliation et d’harmonie » (3) entre les classes.

Tout comme Sand, Indiana a un vrai penchant pour les indigents. La belle indienne ne cache point son indignation quand son époux M. Delmare tire sur ce « pauvre paysan » (4) venant chiner quelques bois dans son jardin. La créole laisse montrer une grande sympathie à l’égard des nécessiteux. D’ailleurs elle a toujours eu un désir de revenir « retrouver les esclaves de son enfance » (5) pour les délivrer de leur dénuement. L’esclavage qu’endure la femme et la misère dont souffre le pauvre créent entre les deux une sorte d’affinité. Tous deux vivent en marge de la société, et à la merci de la disproportion sociale. Entre ces deux groupes s’établit un parallèle : la femme et le pauvre sont socialement inférieurs, et aspirent similairement à une société où régnera l’égalité.

Ce sens d’égalité et cette compassion pour les pauvres, la romancière les assignait à son origine composite. Par ses origines, Sand était un métissage de contradictions sociales de son temps. Dès sa petite enfance, George Sand comprendra vite que sa mère adorée était une femme pauvre, contrairement à son père, le descendant d’une grande famille aristocratique. De cette mère, simple ouvrière parisienne, Sand héritera « ce sang plébéien » (6) qui sera à l’origine de sa dénonciation incessante pour l’inégalité des classes, et son aspiration à l’établissement d’une république sociale.

Dans Indiana, les idées sociales de la romancière traversent tout le texte. Elle les fait transmettre au lecteur à travers Ralph, son personnage républicain. Tout comme Sand, Ralph est passionné par « [le] rêve de [la] république » (7). Il a une foi absolue dans la République. Pour lui, c’est la solution idéale face à l’injustice sociale : « Quand viendra le jour de la République (…) ce sera justice » (8) affirme-t-il. L’usage du futur simple dans l’énoncé de Ralph souligne l’efficacité convaincante de la modalité aléthique si chère à Sand. Car pareillement à son héros républicain, l’auteure « s’inscrit dans la longue durée d’un siècle qui croyait à la république » (9) symbole de « l’égalité » (10). Egalité entre les différentes classes, mais aussi entre les deux sexes. La romancière pense que la libération des femmes passe inéluctablement par celle des hommes : « Les femmes crient à l’esclavage ; qu’elles attendent que l’homme soit libre, car l’esclavage ne peut donner la liberté » (11) souligne-t-elle. Sa doctrine républicaine, elle la doit à Pierre Leroux qui est pour une société juste pour tous, puisque « [l]e juste n’a ni sexe, ni état, ni classe » (12) atteste celui-ci. Leroux dénonce similairement à Ralph ce régime où l’intérêt public est sacrifié au profit de « l’intérêt personnel » (13) de la classe bourgeoise. Dans le texte, on s’aperçoit que la bourgeoisie a recours à tous les moyens pour s’enrichir. La cupidité bourgeoise incarnée par Delmare et Raymon n’hésite pas à exploiter les faibles en vue de servir ses intérêts. De la même manière que Delmare abuse des esclaves de l’île Bourbon pour faire fortune, Raymon fait de la femme une échelle pour escalader la sphère sociale.

Le personnage de Raymon demeure donc la parfaite incarnation de « l’individualisme de la bourgeoisie » (14) dans Indiana. De caractère oisif et opportuniste, ce personnage qui rappelle le héros balzacien Eugène de Rastignac ou encore le protagoniste maupassien George Duroy, ne déploie aucun effort pour accéder à sa réussite sociale, il se contente d’emprunter les voies aisées pour atteindre ses objectifs. Il n’y a pas mieux, pour lui, qu’une alliance avec une séduisante et riche femme qui va le sauver de la ruine suite à la chute de la monarchie en quoi il a toujours cru. C’est ainsi qu’il décide de se lier à Laure de Langy, la jeune et riche bourgeoise. Subséquemment, pour la société bourgeoise, la femme est considérée comme un moyen de réussite sociale de l’homme, sans plus. Une telle conception, Sand la rejette complètemment. La romancière se demande avec moquerie : comment « vous voulez que je parle de la bourgeoisie, et que je ne dise pas qu’elle est bête et injuste ? » (15).

La dénonciation sandienne vis-à-vis de la bourgeoisie a pour cause le mépris de cette classe pour les femmes et les pauvres. En conséquence, « la cause du peuple et la cause des femmes sont intimement liées » (16). Les deux vivent une pareille situation de mépris. Dans Indiana, Sand a recours à la métaphore du chien pour peindre la disqualification sociale de l’un et de l’autre. Ainsi, la scène du début où est invoquée la violence de Delmare à l’encontre de la chienne Ophélia est symbolique ; elle annonce les coups que recevra ultérieurement Indiana de la part de son mari. Toutefois, si Sand a, à peine, le courage d’établir une homologie entre Indiana et sa chienne, l’écrivaine permet à son personnage Delmare de qualifier ouvertement de « chien » (17) ce miséreux paysan qu’il prend pour un voleur de bois. Y aurait-il une humiliation plus abaissante ?

Parallèlement à l’affranchissement de la femme, Sand soulève une autre urgence sociale, à savoir la réalisation d’une société où « la misère serait interdite » (18). Certes, la dame de Nohant ne perd pas de vue l’esclavage de la femme, mais elle souligne en même temps la nécessité de la fondation d’une société plus humaine où tous les hommes seraient égaux. Car « quand le monde mâle sera converti, la femme le sera » (19) naturellement.

 

Ikram Chemlali

 

(1) G. Sand cité par Claire Greilsamer, Dictionnaire George Sand, Ed. Perrin, 2014, p.86

(2) Pierre-Marc De Biasi, « Celle qui a eu toutes les audaces » in Magasine littéraire, op. cit. p.22

(3) David-Owen Evans, Le Roman social sous la Monarchie de Juillet, PUF, 1930, p.74

(4) George Sand, Indiana, Gallimard, 1984, p.56

(5) Eric Bordas, Indiana de George Sand, Gallimard, 2004, p.71

(6) G. Sand cité par Huguette Bouchardeau, George SandPolitique 1, HB Editions, 2004, p.32

(7) George Sand, Indiana, op. cit. p.167

(8) Ibid. p.170

(9) Michelle Perrot, Des Femmes rebelles, Tunisie, Ed. Elyzad Poche, 2014, p.194

(10) Ibid. p.159

(11) G. Sand cité par Huguette Bouchardeau, George SandLes Femmes, HB Editions, 2004, p.104

(12) Ibid. p.47

(13) George Sand, Indiana, op. cit. p.77

(14) Pierre V. Zima, Manuel de sociocritique, éd. Picard, 1985, p.87

(15) G. Sand cité par Huguette Bouchardeau, George SandPolitique 1, op. cit. p.85

(16) Edouard Dolléans, Féminisme et mouvement ouvrierIvry-sur-Seine, Ed. Ouvrières, 1951, p.2

(17) George Sand Indiana, op. cit. p.56

(18) Michel Winock, Les Voix de la liberté, Seuil, 2010, p.242

(19) G. Sand cité par Michèle Hecquet, Féminité et espace public chez George Sand, op. cit. p.25

 

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A propos du rédacteur

ikram chemlali

 

Ikram Chemlali, doctorante et chroniqueuse à Yabladi, habitant à Tétouan/ Maroc.