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Dire non, Edwy Plenel

Ecrit par Pierrette Epsztein 27.06.14 dans La Une Livres, Les Livres, Livres décortiqués, Essais

Dire non, Ed. Don Quichotte, mars 2014, 168 pages, 14 €

Ecrivain(s): Edwy Plenel

Dire non, Edwy Plenel

 

Le dernier livre d’Edwy Plenel, Dire non, est dédié à Stéphane Hessel qui fut membre de la société des Amis de Mediapart. Pour étayer son propos, l’auteur s’appuie sur des auteurs de référence : anthropologues, sociologues, philosophes, politiques, écrivains, poètes. Citons entre autres : Plutarque, Étienne de la Boétie, Antonio Gramsci, Hannah Arendt, Arthur Rimbaud, René Char, Aimé Césaire, Albert Camus, Frantz Fanon, Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Pierre Mendès France, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot.

 

Où s’origine le fait qu’un sujet est porté à consacrer sa vie à devenir un  lanceur d’alerte ?

Ce n’est pas le premier livre dans lequel Edwy Plenel lance un cri d’alarme. Ce n’est pas la première fois qu’il écrit un pamphlet virulent contre le pouvoir présidentiel. Quand il se lançait dans une diatribe amère contre la présidence de Nicolas Sarkozy, on comprenait, beaucoup acquiesçaient. Mais quand il critique la présidence de la gauche, on peut être plus mal à l’aise, surtout au regard des abstentions aux européennes.

Mais comme il est intelligent, il argumente avec brio sur ses prises de position dans son nouvel ouvrageDire non, qui a été publié en mars 2014 aux éditions Don Quichotte. Alors à nous maintenant, lecteurs, de nous faire notre opinion personnelle et critique. Mais pour cela, il nous faut lire attentivement ce texte et remonter dans l’histoire de l’auteur à partir de ce qu’il en dit lui-même dans le dernier chapitre intitulé La trace.

En effet, Edwy Plenel a une idée de la liberté de « dire non » qui remonte à son père Alain Plenel qui est décédé le 18 novembre 2013. Et il écrit que c’est sa mémoire qui lui a inspiré ce livre. Ce fut un homme respecté et respectable qui a payé cher son courage de s’élever contre les abus du colonialisme, contre le racisme, contre l’injustice, « un non » contre la servitude volontaire.

En effet, son père était Inspecteur d’académie et vice-recteur en Martinique où l’auteur est né. Lors d’émeutes provoquées par un incident raciste en 1959, trois jeunes martiniquais ont été tués par les forces de l’ordre. Son père a voulu donner le nom d’un de ces jeunes à une école. Dans un discours, il exalta les idéaux de liberté et de démocratie. Cela lui coûta sa carrière de fonctionnaire d’autorité. Il fut rappelé à Paris et cassé par un décret présidentiel mettant fin à ses fonctions. Il décida alors de partir en exil en Algérie, abandonnant son métier. Puis, il vécut dans de nombreux pays en gagnant sa vie comme il pouvait. C’est alors qu’un diplomate, Stéphane Hessel, prit sa défense. D’où la reconnaissance indéfectible de son fils à l’égard d’un homme qu’il nomme « un juste ». Il lui fallut attendre 1981 pour qu’un décret de François Mitterrand promulgue sa réhabilitation administrative. Et son père a pu finir sa vie paisiblement en Bretagne, son pays d’origine.

Pourquoi insistons-nous sur cet épisode ? Parce qu’une enfance marque les choix de vie de la descendance. Et chez Edwy Plenel, cela peut expliquer en partie son itinéraire de justicier. Il exerce pleinement ce rôle en tant que journaliste dans son journal en ligne Mediapart qu’il a créé et qui est son pilier, son lieu d’expression et de dénonciation de ce qu’il juge comme des scandales inacceptables en démocratie.

 

À quoi devons-nous dire « non » ?

Pour compléter son travail de directeur de journal, Edwy Plenel publie avec une constance sans faille des livres destinés à nous éclairer, aux éditions Don Quichotte. Ce nom n’est pas anodin dans notre imaginaire. Edwy Plenel peut-il se considérer comme le fils spirituel de ce héros qui se battait pour des causes plus grandes que lui ?

Dans ses livres, c’est en temps que citoyen qu’Edwy Plenel s’exprime. Il estime que nous vivons une époque où s’accumulent les crises : économique, sociale, démocratique, européenne, écologiques. À l’appui de sa démonstration, il cite une phrase choc d’Antonio Gramsci prélevée de ses Cahiers de prison (1926-1934) : La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître. Pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés. Et il ajoute : Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur, surgissent les monstres.

Quels sont donc ces monstres qui nous menacent ? L’auteur nous les énonce : Nous vivons, à son avis,une époque de confusion du sens et une perte de repères dont aucune force ne semble capable de dénouer les fils, à l’exception des tenants de la régression la plus obscure vers le plaisir de détester ensemble les autres, tous les autres. Ces passions tristes de l’inégalité, des hiérarchies et des discriminations sont dangereuses et ravageuses car elles en viennent à trier, séparer, sélectionner parmi notre commune humanitéLes idéologies de l’inégalité prolifèrent dans tous les domainesRien de plus tentant, affirme-t-il, de trouver des boucs émissairesLa haine de l’autre devient alors le catalyseur de nos peurs. Rien de plus dangereux qu’une société où les affects prennent la place du raisonnement. Nous pouvons, à ces monstres, ajouter le chômage de masse, la rentabilité à tout prix, l’augmentation éhontée de la richesse pour une minorité, l’accélération de la paupérisation pour une majorité.

Le pays du présidentialisme donne un pouvoir de décision exorbitant à l’exécutif. Le législatif ne devient qu’une chambre d’enregistrement. Les politiques sont trop souvent mus par des calculs d’intérêts, des collusions, des connivences, de la corruptionLes richesses des nations sont captées par une minorité, grâce au détournement de fonds, à l’évasion des capitaux, à la fraude fiscaleLa démocratie meurt des sanctions non exécutéesCes faits poussent la société civile à l’impuissance, à l’immobilisme et au fatalisme.

L’inégalité est au cœur de l’humanité, proclamait Maurras. À quoi Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, répond : Aujourd’hui, nous sommes endoctrinés par une idéologie sécuritaire qui a une toxicité phénoménale. Elle ramène la vie et le vivant au seul sujet et à sa survie individuelle. Et elle ajoute : L’évolution des conditions de travail des êtres qu’on soumet aux normes réglées du libéralisme c’est terrifiant. Et si quelqu’un craque, on le médique pour ne pas lui laisser exprimer sa souffranceOn est entré dans un régime de servitude volontaireTrop de gens perdent leur vie à la gagner. Les êtres sont maintenus dans ce régime de non-vie pour ne pas perdre le minimum vital, pour ne pas perdre davantageOn fait disparaître l’épaisseur de l’histoire au bénéfice d’un présent éternel où le seul objectif est de vous faire consommer le plus possible, plus vite possible. C’est un système qui s’auto-génère où la logique de l’objet est plus forte que tout, où les êtres sont eux-mêmes mis au rang d’objets malléables et jetables au nom de l’obligation de consommer toujours davantage. Et ce qui est peut-être le plus grave : Le langage lui-même est perverti. On parle de pôle-emploi pour un lieu qui gère le chômage, on vous demande de vous auto-évaluer pour mieux vous classer avec le risque de vous éliminer dès qu’on vous considère comme non rentableLa pensée est attaquée là où elle peut penser, c’est-à-dire dans le langage.

 

À quoi devons-nous résolument dire « oui » ?

Ce livre ne se contente pas de faire un constat alarmiste de la situation politique actuelle. Il se veut aussi un vibrant appel en faveur d’un « sursaut républicain ». Et nous propose des ouvertures vers un advenir.

Le défi qui nous est posé est de rétablir une République démocratique et sociale, assure l’auteur. La question sociale est, en effet, au centre de la République. Contre la fatalité ambiante, pour sortir de la résignation, il nous faut très vite produire un imaginaire dynamique qui ouvre sur un devenir, qui nous élève. Pour retrouver le souci du monde, il nous faut accepter que la France soit un pays de brassage de populations d’origine étrangère qui se sont intégrées au cours de siècles.

La politique ce sont des rapports de force. Pour cela, la politique doit redevenir un bien commun qui concerne chacun d’entre nous. La démocratie, c’est un système de pouvoirs et de contre-pouvoirs, c’est une diversité de points de vue, d’opinions, qui doivent pouvoir se confronter, c’est une polyphonie. Elle doit redevenir délibérative, participative, inventive, elle doit faire surgir des potentialités. Il faut travailler dans la périphérie, créer des archipels, œuvrer en réseaux. La société est pleine de richesse d’invention, de créativité, qu’il est de la responsabilité de chacun de ne pas laisser mourir.

Pour compléter, reprenons à nouveau les paroles d’Anne Dufourmantelle : Qu’est-ce qu’on appelle une vie ? Par quoi un sujet est-il porté ? Ses valeurs ne peuvent pas se limiter à sa seule survieQu’est-ce qui fait qu’une personne se sente vivante ? La manière dont elle va se relier. La collectivité, c’est choisir la pulsion de vie, le repli sur soi est mortifèrePrendre des risques dans sa vie individuelle participe de la société. Les micros risques font nos actesOn fait société quand on s’engage chacun à son niveau dans sa vie de tous les jours, par de petits gestes au quotidien qui vont changer l’ensemble. Ce sont les micros engagements qui permettent à la société d’exister.

Pour pouvoir réfléchir, il est primordial de redonner sa force à un langage dont les sens ont été pervertis et détournés. C’est la condition indispensable pour relier la pensée à l’action, pouvoir envisager ce rapport, réfléchir sur ce qu’il est important de penser et ce qui régit notre action. Car des vies mises sous pression en permanence empêchent cet espace de réflexion d’exister. On devient des robots.

Et Edwy Plenel conclut : Nous ne sommes pas condamnés à la fatalité. Il nous faut de toute urgence reconquérir l’espérance d’émancipation, dont l’égalité des droits et des possibles a toujours été le moteur. La visée d’une existence n’est-elle pas selon la belle formule de Jan Patočka, philosophe tchèque (1907-1977), d’accéder à La vie dans l’amplitude ?

 

Avons-nous des moyens de résister ?

Le bilan de l’auteur peut paraître alarmiste puisqu’il dénonce certaines dérives de la politique actuelle de notre pays. Les problèmes sont mis en lumière avec une lucidité sans concession. Et face à ces égarements, l’auteur souhaite que nous soyons capables de résister en énonçant un « non » catégorique. Aucun angélisme donc, mais un appel vibrant au réveil lancé à la société civile pour inventer une démocratie plus sociale et plus participative. Pour cela, il est indispensable de ne plus laisser passivement le pouvoir nous être confisqué par une élite auto-proclamée et professionnalisée dont le premier souci est de conserver ses privilèges.

Ce plaidoyer est destiné à tous ceux qui souhaitent que la politique prenne de la hauteur. Et que chacun d’entre nous, quel que soit le domaine où il œuvre et où il se sent des compétences, quelle que soit l’ampleur de son action, prenne sa part de citoyen agissant et responsable et promeuve un « oui solidaire » pour un renouvellement complet de la démocratie.

Rien n’est figé, rien n’est inéluctable. Chacun d’entre nous peut devenir un acteur du changement. C’est donc un message d’espoir que ce livre a l’ambition de porter. Nous pourrions ajouter le rôle que doit jouer l’éducation des jeunes. Il nous paraît essentiel de renforcer l’enseignement de l’histoire, de la littérature, de la philosophie, pour redonner la possibilité d’exercer pleinement son esprit critique. Mais cela n’est pas suffisant. Il faut repenser profondément la visée de l’enseignement. Il s’agirait de modifier les relations professeur-élèves qui mettrait l’enseignement magistral à sa juste place en le remplaçant souvent par un accompagnement au plus près de méthodes plus actives qui permettraient à l’élève de réfléchir par lui-même, de diminuer la compétition féroce qui règne à l’heure actuelle, de créer les conditions d’une véritable solidarité qui permettrait d’inventer un autre vivre ensemble plus convivial. Il faut donc réformer de fond en comble la formation des enseignants. Car le premier apprentissage de la démocratie commence à l’école si nous souhaitons que redevienne vivante, en France, la belle devise qui orne le fronton de nos écoles : « Liberté, égalité, fraternité ».

 

Pierrette Epsztein

 


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A propos de l'écrivain

Edwy Plenel

 

Edwy Plenel, né en 1952, est journaliste depuis 1976. Après des débuts à Rouge, puis un passage au Matin de Paris, il a travaillé durant vingt-cinq ans au Monde, dont il fut directeur de la rédaction de 1996 à 2004. Critiqué en interne et en désaccord avec les orientations prises par le journal et le groupe, dirigés à l’époque par Jean-Marie Colombani et Alain Minc, il est licencié le 31 octobre 2005. Il a depuis cofondé le site Mediapart, journal payant accessible sur Internet, qui a ouvert le 16 mars 2008, et qui a joué un rôle-clé dans la révélation des affaires Woerth-Bettencourt, Cahuzac, Aquilino Morelle. Il se veut lanceur d’alerte. Dans le même temps, il écrit des livres.

Bibliographie partielle :

La République inachevée. L’État et l’école en France, Payot, 1985 ; Stock, 1997 ; Biblio « Essais », 1999

Voyage avec Colomb, Le Monde-Éditions, 1991 (traduit en japonais)

La Part d’ombre, Stock, 1992 ; Gallimard, Folio Actuel, 1994

Un temps de chien, Stock, 1994 ; Gallimard, Folio Actuel, 1996

Les Mots volés, Stock, 1997 ; Gallimard, Folio Actuel, 1999

L’Épreuve, Stock, 1999

Secrets de jeunesse, Stock, 2001 (prix Médicis essai) ; Gallimard, Folio, 2003

La Découverte du monde, Stock, 2002 ; Gallimard, Folio Actuel, 2004 (traduit en coréen)

Procès, Stock, 2006 (prix du Journal du Centre) ; Gallimard, Folio, 2007

Le Journaliste et le Président, Stock, 2006

Combat pour une presse libre. Le manifeste de Mediapart, Galaade, 2009 (traduit en espagnol)

Le Droit de savoir, Don Quichotte, 2013 ; Seuil, « Points », 2014

Dire non, Don Quichotte, 2014

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.