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Dieu est à l’arrêt du tram, Emmanuel Moses, par Sanda Voïca

Ecrit par Sanda Voïca le 06.02.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Dieu est à l’arrêt du tram, Emmanuel Moses, Gallimard, novembre 2017, 116 pages, 15 €

Dieu est à l’arrêt du tram, Emmanuel Moses, par Sanda Voïca

 

« Il existe des mondes, vous n’avez pas idée », l’exergue du poète turc Orhan Veli (1914-1950) annonce l’esprit du livre : l’émerveillement devant l’existence. Il annonce aussi sa structure : plusieurs mondes s’ouvriraient à nous, et chacune des trois parties du recueil en est un.

Au bord du fleuve, la première partie, aurait pu aussi être intitulée « Au seuil d’un autre monde », car notre réel quotidien, cette vie-ci n’est qu’un seuil. Dans ce long chant, le poète est une sorte de roi-mage, un initié aux choses sacrées, celles de l’Orient, du zoroastrisme, entre beaucoup d’autres.

Qu’est-ce qu’on maîtrise quand on vit, quand on lit, quand on écrit ?

Poème-fleuve, aux inflexions de récitatif, qui devient une métaphore étendue de l’écriture même. Car la démarche d’Emmanuel Moses, ici comme ailleurs, n’est jamais stricte, étroite, réductrice. Surtout que, selon une sorte de principe récurrent dans ses livres, la mémoire et la fiction sont emmêlées jusqu’à faire une troisième réalité : son texte n’est ni réel, ni irréel.

« Je pense que là où la mémoire faillit, s’arrête abruptement, la fiction prend la relève […]

Mais dans mon cas où s’arrête la mémoire et où commence la fiction ? » (p.20).

L’auteur maîtrise sans maîtriser son sujet. Les poèmes sont souvent écrits à son insu, mais le poète en étant conscient de leurs enjeux. Ici – nous éveiller à d’autres mondes, à commencer par… les siens.

Au bord du fleuve se lit comme une poésie psalmique, prophétique, même runique. Rune comme secret, incantation, oui, car, sous les nombreux vers, longs, qui dévoilent le monde et l’âme du poète, restera toujours voilé… leur secret. Chaque ligne se veut une inscription dans la pierre : « Le cours du temps est invisible et les philosophes prétendent même qu’il est, lui aussi/ Une fiction/ S’il en est ainsi, je suis encore au bord du fleuve par un matin d’avril ou de mai/ Ou alors je n’ai jamais quitté ma table de travail dans cette ville d’Europe qui est un vieux musée […] » (p.21).

La poésie d’un sage. Le poète est en permanence, dans sa vie, comme dans ce poème – à l’ombre d’un arbre – celui de la sagesse ! L’écriture est ce qui nous vient d’ailleurs ou de quelqu’un d’autre. Le poète ne fait que la fixer, lui devenant l’outil (marteau) qui fixe les vers (clous) : « Ou à mon oreille un voyageur aurait-il soufflé une légende colportée de bouche en boucheEtendu près de moi l’espace d’un instant, un gros livre serré contre sa poitrine ? » (p.21).

Si la frontière entre mémoire et fiction n’est pas décelable, celle entre le monde perçu et celui qui le perçoit n’est pas décelable non plus : « Et c’était comme si je le [l’arbre] voyais pour la première fois/ Quelque chose avait changé en lui/ Oui, il vivait !/ Sauf à penser que c’était ma façon de le percevoir qui avait changé » (p.22).

La poésie d’Emmanuel Moses devient souvent éblouissante, dans des vers comme ceux-ci : « Mais dans un cas comme dans l’autre/ On ne peut pas exclure l’éventualité d’une révélation/ D’une prise de conscience intérieure agissant comme un trait de lumière/ Nées en moi sous l’effet d’indices et de propos/ Recueillis distraitement ou à mon insu » (p.22).

Oui, « distraitement ou à mon insu ». Mais il ne faut pas croire toujours le poète sur parole. Car si on ne regarde pas bien attentivement le monde visible, nous ne pouvons pas arriver jusqu’au monde invisible. L’un ne cache pas l’autre, et le deuxième se voit à travers le premier (disait Julien Green, dans son Journal).

Poésie de la révélation, d’une prise de conscience sans arrêt. Une révélation qui se travaille, par l’observation et l’écriture même, et jamais tombée du ciel.

Saisissante question – la seule importante ? – celle de la mort : « Je pensais que l’homme qui a entendu un arbre parler peut mourir heureux/ Peut mourir tout court/ On cherche toujours le fait ou l’évènement qui nous permettra d’aborder la mort avec sérénité/ N’est-ce pas ? » (p.23). Et plus loin : « Je me disais que sur l’extraordinaire chant XI où Ulysse est au royaume des morts/ Il aurait eu beaucoup à m’apprendre/ Sur leur faim qu’il refuse d’assouvir/ Réservant le sang du bélier sacrifié à Tirésias » (p.24).

La liaison est faite pour dire que ce premier long poème, Au bord du fleuve, est aussi une mini-épopée. Ou un chant homérique. La quête du parler de l’arbre est un voyage à la fois extérieur (« Mes seuls repères étaient les repas/ Homère/ Les romans policiers/ La boucle des souvenirs/ L’attente du retour de John… ») et intérieur (« Je m’enfonçais insensiblement au creux de moi-même » (p.25), mais surtout un voyage immobile : « … depuis le jour où on m’avait dit/ Ou j’avais entendu dire/ qu’il [l’arbre] pouvait parler/ Sans m’en rendre compte au début / je n’avais plus quitté ma chambre / Pas une seule fois… » (p.27). Et aussi : « Je m’étais coupé du monde extérieur/ Coupé de la ville aux mille palais en ruine/ Je m’étais plus exactement coupé de moi-même/ Pour tendre toute mon attention vers l’arbre sacré/ Qui demeurait muet » (p.28).

Quête spirituelle, donc.

« L’espoir fou que l’arbre parlerait/ Et que mon âme nourrie soit apaisée » (p.25) est le fondement même du poème. Associé à son pendant : « [il détectait] sous l’espoir que j’avais exprimé / Un grand désespoir » (p.27).

Une accumulation des détails, une abondance d’images et surtout de sons très variés ; signes d’une vie intense, foisonnante – que, paradoxalement, les sens à la fois les perçoivent et les escamotent, ils les utilisent même pour se murer dedans, dans… leur silence (chaque chose a non pas seulement son ombre mais aussi son silence). Une oreille tendue vers l’extérieur n’exclut pas celle tendue vers l’intérieur. Et non pas sans douleur : « Au seuil de cet univers sans fond où naissait, mourait et renaissait la douleur/ Où naissait, mourait et renaissait une résistance à la douleur/ Où l’énergie était à la fois terriblement sombre et éclatante de lumière » (p.28).

Voilà donc un premier monde entrevu/vu/vécu/écrit, grâce à une observation et une écoute bien attentives. Et le poète va entendre l’arbre sacré parler, par le biais de l’écriture même : « Je noircis jour après jour/ Sans le moindre effort/ Recueillant un imperceptible murmure/ un chuchotement monté des ténèbres/ Comme si l’arbre sacré/ Ayant traversé les continents et les années/ S’était enfin mis à parler» (p.28).

Ce premier poème est alors une métaphore ou allégorie de son écriture même. Ecrire un poème, c’est faire parler l’arbre sacré.

La deuxième partie du livre, Une nuit sur le Bosphore, comprend un peu plus d’une trentaine de poèmes indépendants, de longueurs différentes, où amour, haine, mort, corps, âme, poème (son écriture, encore), le temps, Dieu, histoires vraies (scènes de vie) s’enchaînent et s’entremêlent jusqu’à entrevoir, à travers eux, de nouveau, un autre monde. Une variation sur celui d’avant, mais différent du premier, car chaque poème est écrit dans l’esprit d’une histoire hassidique. Celle-ci définie « non pas comme une parabole, ou un apologue, mais comme une tranche de vie quotidienne, un moment d’une existence, mais d’une existence constamment sanctifiée ». Et, en effet, un simple vol avec l’avion peut inspirer le vertige de l’infini : « Au ciel tout est vraiment bizarre/ Le soleil est ton voisin/ […]/ Au ciel ta vie est légère/ Tu flottes joyeusement dans l’infini » (p.52).

On a le sentiment très fort que chaque poème sait « pianoter dans le ciel bleu/ Et nous emporter par leurs mélodies » (L’immeuble de Pera-Deux-poèmes, p.53).

Et aussi La robe rouge 1 et 2, très beau poème, à partir d’un (faux) fait divers : « Une étudiante est tombée de la cathédrale de Rouen/ Elle porte une robe rouge/ Qui es-tu ? lui demandent les anges/ Elle rit/ Sur terre on dit : Femme qui rit, à moitié dans ton lit/ Mais au ciel, tout est beaucoup plus spirituel, éthéré/ Essayez donc de mettre un nuage dans votre lit » (p.63).

C’est l’art poétique même d’Emmanuel Moses : il arrive à mettre des nuages dans nos lits, chacun de ses poèmes étant un nuage, qu’il a « fabriqué » lui-même, à partir de son sang.

Pour nous confirmer que cette deuxième partie du recueil (s’)ouvre aussi vers un autre monde : « Je suis dans mon bain/ J’essaye de comprendre la limite entre le monde phénoménal et le monde nouménal/ Et d’une manière plus générale toutes les limites/ Après y avoir réfléchi/ Je me dis que la limite n’est en réalité qu’une illusion/ Comme celle supposée séparer la terre de la mer/ Alors que l’une s’enfonce sous l’autre/ Qui la recouvre avec une tendre indifférence » (p.62).

Toujours au seuil d’un monde, parce que nous sommes toujours au seuil du poème. Même quand il a été écrit, le poème n’arrête pas de s’écrire. C’est pour cela qu’on écrit un autre, et encore un autre. Un livre, et encore un livre. La poésie ne finit pas avec elle-même : sous le texte il y a le texte. Ce n’est que question de… métamorphose : « […] l’incessante métamorphose des êtres et des choses/ Dans la barque du temps » (p.38) (ce ne sont que les deux derniers vers du magnifique poème, impossible à le citer ici en entier, sans titre, pages 38-39).

Le triptyque se ferme avec Dieu est à l’arrêt du tram, qui donne même le titre du livre. Non sans raison : la puissance de chacun des poèmes qui y sont contenus est beaucoup augmentée.

Autre programme, autre art poétique, autre monde vers lequel il nous ouvre, dès le début : « Je ne veux plus écrire de poèmes/ […]/ Je veux ranger émotions et souvenirs dans un coin sombre de ma tête/ […] (Dîner seul, p.67).

Ce premier poème est en entier une antiphrase : où on nous dit qu’on ne veut plus écrire tout en écrivant, qui veut s’en passer d’émotions et souvenirs, mais qu’on les englobe et les dépasse merveilleusement, dans les deux derniers vers : « Voilà ce que je me dis en dînant seul/ entouré de gens qui se portent étonnamment bien/ pour des futurs spectres » (p.67).

Et tous les autres poèmes coulent, dévalent, un plus beau que l’autre. L’égarement n’a jamais été plus sûr (p.70), les anecdotes jamais plus signifiantes (p.71), le cantique de cantique jamais mieux synthétisé et paraphrasé (Pour un joueur de oud, p.72), jamais prière plus déchirante (Prière d’un enfant, p.73), jamais « des vers d’or au printemps en fête » mieux chantés (p.74), jamais de métamorphose mieux déployée et accomplie (p.76), jamais d’injonction plus douce (p.77), jamais d’épiphanie plus rapide et succincte (p.78), jamais la métamorphose et la métaphore mieux entremêlées (p.79), jamais plus vraie définition de l’homme que celle de « l’homme-trou » (p.80), jamais la sagesse juive/hassidique plus incarnée (p.81), jamais de Chronique des indiens Guayaki mieux revisitée (p.82), jamais de rêve mieux interprété (p.84), jamais d’attente de Dieu plus récompensée : « Dieu est à l’arrêt du tram/ Ou peut-être au café/ Je l’imagine parfois dans une salle d’attente/ Encombrée de revues qu’il feuilletterait/ En jetant de temps en temps un œil vers la porte/ Pour voir si nous arrivons » (p.89), jamais d’interrogation ou affirmations plus déchirantes (p.90, p.91, p.94, p.95, etc.), et surtout, surtout, jamais de rire plus vrai, dans l’ouvert le plus ouvert, celui du dernier poème : « La lucarne éclairée au milieu du toit ressemblait à une larme/ Mais lui, ce diable d’homme qui ne s’arrêtait jamais nulle part, il riait, il riait » (Paris by night) » (p.108) Finis coronat opus.

Le rire sur un visage enfin retrouvé – car la poésie n’est que cela : la recherche de (et parfois on le trouve) son propre visage : « Je me demande ce qu’il y a derrière l’angoisse/ Un paysage d’automne,/ Le cratère en ébullition d’un volcan/ Un fond marin sombre et stérile/ Ou peut-être simplement mon visage qui me regarde avec épouvante » (p.86) (Le dédoublement – celui de l’écriture même). Un visage qui serait fait seulement… du nez (la complétude n’est jamais souhaitable), comme le poète ne serait fait que du… doute : « […] Ce doute n’avait pourtant rien de circonstanciel/ Il le résumait en quelque sorte, comme un nez peut à lui seul faire un visage » (p.101).

Mais, après la lecture de ce livre, il ne faut plus douter : Dieu est à l’arrêt du tram.

 

Sanda Voïca

 

Poète, écrivain et traducteur, Emmanuel Moses est né à Casablanca (Maroc) en 1959. Il a passé ses premières années à Cachan (Val-de-Marne) et Paris. Sa famille quitte la France pour Jérusalem en 1969. Depuis 1986 il vit et travaille à Paris.

Bibliographie sélective :

Poésie Le repas du soir, éd. du Titre, Paris, 1988 Métiers, éd. Obsidiane, 1989 (Prix de la Vocation) ; Les bâtiments de la Compagnie Asiatique, Obsidiane, 1993 (Prix Max-Jacob) ; Opus 100, Flammarion, 1996 ; Le présent, Flammarion, 1999 ; Dernières nouvelles de monsieur Néant, Obsidiane, 2003 ; Figure rose, Flammarion, 2006 ; (Prix Ploquin-Caunan de l'Académie Française) ; D'un perpétuel hiver, Gallimard, 2009 ; L'animal, Flammarion, 2010 ; Préludes et fugues, Belin, 2011 ; Ce qu’il y a à vivre, Atelier La Feugraie, 2012 ; Comment trouver comment chercher, Obsidiane, 2012 ; Le voyageur amoureux, Al Manar, 2014 ; Sombre comme le temps, Gallimard, La blanche 2104 (Prix Théophile-Gautier de l’Académie Française) ; Ivresse, Al Manar, 2016 ; Polonaise, Flammarion, 2017 ; Dieu est à l’arrêt du tram, Gallimard, La blanche, 2017.

Fiction : Un homme est parti, nouvelles, Gallimard, 1989 ; Papernik, roman, Grasset, 1992 (Folio n°3451) ; La danse de la poussière dans les rayons du soleil, roman, Grasset, 1999 ; Valse noire, roman, Denoël, 2000 (Folio n°3721) ; Adieu Lewinter, nouvelles, Denoël, 2000 ; La vie rêvée de Paul Averroès, roman, Denoël, 2001 ; Les Tabor, roman, Stock, 2006 ; Martebelle, roman, Seuil, 2008 ; Le rêve passe, roman, Gallimard, 2010 ; Le théâtre juif et autres textes, nouvelles, Gallimard, 2012 ; Ce jour-là, roman, Gallimard, 2013 ; Rien ne finit, roman, Gallimard, 2015 ; Le compagnon des chacals, nouvelles, Galaade, 2016.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_Moses

 

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A propos du rédacteur

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Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux