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Dictionnaire des mots manquants, Collectif dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet

Ecrit par Martine L. Petauton 27.04.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Editions Thierry Marchaisse

Dictionnaire des mots manquants, Collectif février 2016, 210 pages, 16,90 €

Ecrivain(s): Belinda Cannone et Christian Doumet Edition: Editions Thierry Marchaisse

Dictionnaire des mots manquants, Collectif dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet

 

Brillante, l’idée de cueillir ces mots qu’on n’a pas en magasin, pour définir – enfin, au moins, dire ou murmurer – ce qu’on voit, ressent, devine. Ce qu’on vit, en fait. Belle idée, pertinente, telle, qu’on se demande pourquoi ce « livre manquant », on ne l’a pas eu plus tôt en littérature.

Ils s’y sont mis à plusieurs – impensable qu’il n’en fût pas ainsi – dans ce dictionnaire sans « les mots pour le dire » ; des philosophes, quelques poètes, des écrivains, des humanistes, tous, et le tout du troupeau marchant dans ces lettres, tirets, guillemets, qui font notre bonheur de lire.

« Comment vous dire… », c’est une chanson un peu ancienne, et il y a de ça, dans l’allégresse, même grave, avec laquelle se fait ce voyage en creux, forcément, du sens.

Organisé fort habilement, par ordre alphabétique, comme dans un dictionnaire digne de ce nom, chaque séquence s’ouvre sur un dessin à 3 branches ; au cœur, le sens recherché, en regard, des approximations linguistiques, des parentés, plutôt ; comme une étrange équation proposée. Ainsi, et au hasard, ce « mégère » accompagné de Cendrillon, et de Folcoche…

La façon dont s’emploie à la tâche collective, chaque auteur, est différente ; c’est un élément fondamental du charme de ce livre : « je suis souvent “grate”, mais ne peux le dire, ni l’écrire, car l’adjectif “grate” n’existe pas » regrette celle-ci qui s’attaquait au sens tournant autour du mot « gratitude ». Celui-là raconte à la manière d’une mini histoire, comment le ou les mots lui ont manqué dans telle circonstance, qu’on sent réelle et bien plus souvent, imaginée : ainsi, narre-t-il joliment, « pour la première fois, j’avais vu l’arrière de sa tête, le dos de sa tête, l’arrière de sa face ; curieuses périphrases, qu’on n’emploie qu’avec une moue de la lippe… existe-t-il même en danois, un mot manquant pour ne pas dire ce gouffre de sens qu’est l’envers du visage ». Cet autre finit par conclure, philosophiquement, que « le langage est une trame remplie de vide… c’est un trou ». L’amitié amoureuse – pas exactement ça, plus vraiment ceci ; autre chose, donc – on s’en serait douté – tient une place de choix dans cette corbeille attendant ses qualificatifs, substantifs, et autres assemblages de lettres autour du signifiant. Mais, aussi, quel mot dira le nom de celui qui vient de perdre son enfant ; orphelin à l’envers. Et puis, ces évidences : « je voudrais te dire… je ne trouve pas les mots… il manque le mot pour dire qu’on manque de mots » ; de même que ces « words » qui n’atterrissent pas car, peut-être, « je ne crois pas à un mot pour une chose… justice, monde ou mélancolie n’ont pas leur objet sous la main ».

En butinant comme on ramasserait des mûres le long d’un chemin creux – avec la même gourmandise – dans ce livre sans queue ni tête (prenez les articles dans l’ordre que vous voulez ; relisez celui-ci, négligez celui-là, mais ce serait dommage), vous sentirez combien ce fut jouissif, et gratifiant, « grate », madame ! pour tous ces auteurs, par définition, hommes et femmes de mots précis, que cette promenade (balade serait un mot trop léger) dans le dessous des termes. Et combien, ils nous ont – tous – donné, ici, quelque chose comme un cadeau.

A chacun sa préférence, son coup de cœur, son élan littéraire (au fait, comment écrire ça ?), ce bonheur – indicible – quand on lit cela : « Si j’ai su dire cette lumière de seize heures – je ne sais plus si c’était le printemps ou l’automne, ce n’était pas l’été – sa vibration, son effet sur l’arbre… il me manqua de savoir dire la façon qu’avait cette lumière de faiblir… la façon qu’elle avait de laisser passer quelque chose d’une sorte d’ennui qui allait l’emporter vers la pâleur et le noir ». Certitude dans ce livre d’incertitudes ; faudrait-il, vraiment, les avoir, tous et millimétrés, ces qualificatifs qui diraient ça ? Et plus d’un de nos auteurs de rendre à la poésie son rôle bien au-delà des mots…

Unique et plus que réjouissant, le livre que nous offre Thierry Marchaisse, on l’aura compris, mieux encore : la place de choix, qu’ont de rares livres, au chevet de nos nuits.

 

Martine L Petauton

 


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A propos de l'écrivain

Belinda Cannone et Christian Doumet

 

Belinda Cannone, née en 1958, est romancière, essayiste et maître de conférences. Elle enseigne la littérature comparée à l'Université de Caen Normandie depuis 1981.

 

Christian Doumet est un essayiste, poète, romancier et universitaire français, né à Mâcon en 1953.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

Responsable du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

Présidente de l'association "Les amis de la Cause Littéraire"

Martinelpetauton@lacauselitteraire.fr

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)