Dictionnaire des mots en trop, Collectif dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet

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Dictionnaire des mots en trop, Collectif dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet

Ecrit par Martine L. Petauton 19.01.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Editions Thierry Marchaisse

Dictionnaire des mots en trop, Collectif dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet, novembre 2017, 195 pages, 16,90 €

Edition: Editions Thierry Marchaisse

Dictionnaire des mots en trop, Collectif dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet

 

Une pépite de plus, vraiment pas « en trop, chez Thierry Marchaisse, où décidément on trouve ce qu’on cherche vainement ailleurs…

Il y avait eu ce Dictionnaire des mots manquants, un pur régal qu’on a tous offert aux amis, en vrac, et aux amateurs d’écriture en particulier. Alors ce moment des « mots en trop » ne pouvait que mettre l’eau à la bouche. Eh bien, promesses bellement tenues ! un pur régal bis, rien d’une simple saison deux.

Emmenée par Belinda Cannone et Christian Doumet, la facétieuse petite bande – écrivains, enseignants, chercheurs de haut vol, dont on sent au fil des pages la jouissance et le plaisir d’appartenir à l’aventure – n’a cessé dans le premier temps de leur écrit de nous assurer – gens d’écriture et de lecture avant tout – « que considérer qu’il y a des mots en trop est un principe délétère », que « des mots, on en manquerait plutôt », mais que par contre, il est des mots donnés comme désuets, considérés comme inutiles, blessant trop, semant le malaise, dont la superficialité, l’effet de mode, le barbarisme d’usage, sont à l’évidence à proscrire.

Pour autant, on se défend d’entrée de jeu dans l’équipe de participer à la sinistre et bien austère fonction du « rajeunisseur de dictionnaire », virant certains mots, comme au cimetière on nettoie les concessions non perpétuelles. Car – tous le disent, peu ou prou – le mot, c’est la langue, et il y a dans ces propos un amour qu’on sent palpable et finalement hautement sérieux. Aussi, ce qui est interrogé ici, c’est eux, les auteurs, leurs souvenirs, leurs expériences, leur « ressenti » (attention, en voilà un de trop pour quelqu’un). Eux, ces 44 gens de mots, que choisissent-ils « aufinal » (encore un intrus pour l’un d’entre eux, car « pourquoi “aufinal plutôt que “à la fin ?” ») comme étant catalogués « en trop » ?

65 mots, par ordre alphabétique, clin d’œil obligé à maître dictionnaire ; Certain mot (tiens donc, c’est « trop ») sous plusieurs plumes ; certains auteurs interviennent – goulûment, plus que simplement courageusement – plusieurs fois, tandis qu’un mot : surpoids, valide avec superbe ce seul texte : Oh, pourquoi nous embêter avec ça ?, et que figure un mot « hapax », soit : « ce qui est dit une seule fois».

Magnifique balade, cueillette, ou simplement rencontres, que ce recueil de « mots en trop » : de « impossible » au « progrès », de « belle-mère » à « posséder », du « best-seller » au « psy » ; verbes, substantifs, adjectifs ou noms, singulier ou pluriel, vous disant, souvent savamment (racines grecques comme en cadeau), pourquoi (le « parce que », lui, fait partie du troupeau des mis de côté), pour cet auteur-ci, dans son histoire, sa lointaine enfance, ses cours de philo d’antan, ou dans le JT d’avant-hier, ce mot, tout bien pesé est à évacuer.

Difficile de choisir entre ces choix pertinents et/ou jouissifs : vrai qu’on dit tout le temps « je gère », qu’avec « con, on imagine fermer le bec à toute riposte ou contradiction » ; très juste ce « décès » qui prévaut, comme pour s’en protéger, sur le mot mort. Il est des moments – formidables, au point qu’on en lit des passages autour de nous ; ainsi de cet « évidemment » qu’on emploie cent fois la matinée : « de conquérante et triomphante, l’évidence est devenue assommante et a accouché de sa forme la moins engageante – é-vi-demment… l’ampoulante certitude empesée dans les points de suspension. Ce non-dit qui ballonne de conformisme prudhommesque. Entendez l’arrogance louis-philipparde de ce bedon suspensif… », convenez qu’ensuite il soit difficile d’employer le fameux « évidemment »…

La geste ébouriffée, d’une richesse baroque, pertinente jusqu’à la virgule des « mots en trop », pousse l’affaire – et ce, pour chaque mot et son auteur – en termes d’argumentation, évaluée comme chez un changeur médiéval, et cet exercice drôle ou/et brillant a pour nous la valeur d’une mini disputatio de haute valeur intellectuelle, sans se départir de la légèreté dosée qui fait tout le piment du livre. Car c’est un très grand cru que ce « manuel » ! On sort enrichi de chaque mot choisi, en se demandant si pour nous aussi « cancer, morgue, ou absolu » seraient du troupeau des bannis… Et finalement (et non : « aufinal », répétons-le) la ronde de ces mots – choisis – échappe à l’évidence (mais pas « absolument », autre mot évacué) au vrai bannissement, celui des noires terreurs médiévales, d’autant qu’il est justement dit que « le bannissement d’un mot n’a jamais entraîné la disparition d’une chose », se contentant sans doute d’un zeste d’ostracisme grec, dont on devine pouvoir revenir, tant il y a chez chaque auteur de passion, de goût à chouchouter son choix, son évacué-chéri, fruit qu’on devine largement mûri après un long tri, car au bout de ces « mots en trop », flamboie – on devine pour longtemps – un inépuisable amour des mots…

 

Martine L Petauton

 


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A propos du rédacteur

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)