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Dévotion, par Eric Seyrac

Ecrit par Eric Seyrac 13.03.18 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique

Dévotion, par Eric Seyrac

 

 

 

(J’ai peut-être écrit ce poème. Je ne sais plus. Je le publie, en tout cas. J’y identifie des moments de ma vie. D’autres vers, et leurs allusions, me sont en revanche impénétrables. L’auteur en serait-il ce voyageur sans bagage qui sortit de sa chambre dans la banlieue de Lisbonne après avoir réglé sa note et dont on retrouva le corps roulé par les vagues sur la plage de Cascais ? Quant à Edwin Holmes, nom par lequel le texte se conclut, la lecture rêveuse d’une biographie d’Arthur R. donnera quelques pistes, je crois).

 

A des matins et à des soirs

Aux jours qui, de ces matins à ces soirs, n’ont pas été trop massacreurs.

A mes jours massacrés.

Saccagés.

Aux Exilés.

Aux livres qu’ils ont pu ou n’ont pas pu écrire.

A d’autres livres dont les titres, depuis quinze ou vingt ans, rôdent en moi.

Que je crois donc avoir écrits.

Parfois.

 

A un garçon en pantalon vert sur la plage de Gabès qui s’est assis à mes côtés mais ne m’a pas parlé.

Au sourire d’un vendeur de journaux sur une place de Padang qui m’a suivi dans ma chambre mais lui non plus ne m’a pas parlé.

Aux regards que je n’ai pas accrochés.

Aux corps que je n’ai pas touchés.

 

Aux grèves, aux jardins publics, aux terrains vagues et aux berges où, ces regards et ces corps, je les ai cherchés.

Aux herbes folles, aux ronces, aux orties et aux joncs.

Aux dunes.

(Aux dunes !)

 

Au vent du lac Vembanad.

Aux grandes Créatures et à la plus vaste respiration.

Au fleuve Alphée.

A toutes les rivières au bord desquelles j’ai marché.

Où le monde m’a oublié.

A la Bièvre.

A la Bièvre.

A la.

Bièvre.

 

Au Tage brumeux d’un matin du Cinquième Empire.

une boucle de la Meuse entre Monthermé et Revin.

A la Semois et à ses vaux étranges.

 

Aux lumières qui descendent le Gange pendant la puja.

Aux gestes des beaux brahmanes.

A tous les âges où, dans ce même lieu, ils les ont répétés.

Comme un seul geste.

Au Gange aux lourds remous.

 

A la rive inhabitée du Gange.

Blanche face aux vieux palais.

Aux jeunes hommes que le soleil d’hiver lutine sur les ghâts du Gange.

 

Au « plus beau monument du monde ».

A celui qui m’accompagnait.

A Louise et Léonie.

A Léonie et Françoise et à leurs « visages si français ».

A Notre-Dame-des-Fleurs et à NOSSA SENHORA DE ESPERANCA.

 

Au Voyage des morts.

A une étreinte improbable sur la terrasse d’un hôtel de Taormina, vers 1950.

Aux tics inquiets de Gide quand je l’abordai à l’angle de la rue Soufflot, un mardi d’avant la guerre.

Au prétexte dont il usa pour s’esquiver dans le métro.

 

Au vieil homme au visage ingrat, enveloppé dans un manteau de rapin, qui m’a frôlé devant un bureau de tabac.

A ses yeux papillotants.

A la bouteille d’ouzo que je n’ai pas finie avec lui dans son salon sans électricité.

 

(Aujourd’hui, quand il est là, un guide fait entrer les visiteurs.

Montre un lit, un miroir, une bibliothèque, quelques meubles, des photographies sur le mur, des revues sous une vitre.

Des ragazzi aguicheurs passent dans la rue indifférente).

 

A l’écrivain sauvage qu’on retrouva putréfié au bout de plusieurs semaines dans le pavillon où il se terrait.

A la première page de lui qui me tomba sous les yeux.

A la barbe et à la voix d’Allen Ginsberg.

Au recueillement d’Allen Ginsberg devant la tombe de Rimbaud à Charleville.

Aum Namah Shivaya dans la bruine ardennaise !

 

A la lanterne où Nerval s’est pendu.

A la civière du Harar.

A une paire de  lunettes demandée vers huit heures, un soir de novembre, en 1935.

A une malle, une chandelle, un paletot, un chapeau cabossé, un chat endormi sur la page d’un manuscrit.

A un tiroir où s’entassaient, méthodiquement, des épluchures d’oranges, des pommes pourries.

 

A des châteaux aux fenêtres closes ou ouvertes que je n’ai observés que dans les salles désertes d’anciens musées.

Où l’univers s’est engouffré.

Au reflet d’une maison bourgeoise dans un canal.

A trois enfants jouant aux dés sur une margelle.

A une lavandière en bas d’un pré.

A une tour vue à Rome dans le brouillard du Pincio.

A celui qui m’y faisait signe.

 

Aux signes !

A telle fenêtre aveugle une nuit de drague qui devait s’éclairer – et qui en effet s’éclaira.

A Sygne de Coûfontaine.

Aux premiers mots de Cébès, au désespoir de Mésa.

Aux plaines de Champagne, si accablantes qu’on finit par s’y attacher.

Par accablement peut-être.

A l’automne sur ces plaines.

Aux brumes et aux pluies.

 

A une nuit de janvier en Courlande où je ne suis jamais allé.

Aux marais gelés de Courlande (où je ne suis jamais allé) et des marches de Russénie.

Aux soldats qui, autour de moi qui n’y étais pas, s’y noyèrent.

 

Aux Révolutions rêvées.

Avortées.

A ceux qui moururent pour elles.

Même rêvées.

Même avortées.

Au mystère des barricades.

 

A toute grandeur qui se délivre.

A toute beauté si elle s’ignore.

A tout astre déchu.

A mes gorgones, mes guivres, mes griffons.

 

Aux dieux humbles et secrets qu’il m’est arrivé de prier.

A la réponse qu’ils m’ont ou ne m’ont pas donnée.

Dont ces strophes malgré moi témoignent.

A leur candeur ithyphallique.

A tel dieu plus humble encore et mieux secret que, dans aucune église ni aucun temple, je n’ai jamais prié.

 

Aux bienheureux pays sans limites géographiques ni lois.

Aux communautés désirées, seulement désirées.

A l’ombre qu’elles projettent.

A une Communauté avouable.

Aux estampes et aux cartes.

Aux Constitutions rédigées pour personne.

 

– Ou pour le roi de Prusse.

 

Aux poèmes, aux romans, aux systèmes philosophiques géniaux rédigés pour personne dans une soupente ou une mansarde minables.

 

– Ou pour le roi de Prusse.

 

A Edwin Holmes.

 

Eric Seyrac

 


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A propos du rédacteur

Eric Seyrac

 

Je me nomme Eric Seyrac et j'essaye de publier quand j'en ai la possibilité. Ce poème, "Dévotion", fait partie d'un recueil à venir intitulé "Notes sur le vent", que je compte faire éditer si cela est possible. Je suis originaire de Bordeaux mais installé à l'étranger pour le moment.