Identification

Deux recueils poétiques aux éditions La Porte

Ecrit par Marilyne Bertoncini 07.04.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Editions La Porte

Edition: Editions La Porte

Deux recueils poétiques aux éditions La Porte

 

Le Bruit des Abeilles, Valérie Canat de Chizy et Cécile Guivarch, éd. La Porte, coll. Poésie en voyage, décembre 2014

Aorte adorée, Christophe Esnault, éd. La Porte, coll. Poésie en voyage, décembre 2014

 

Dans l’enveloppe de décembre, deux petits recueils (une vingtaine de pages au format 10x14), édités et fabriqués à la main par Yves Perrine, qui les vend à l’unité ou par abonnement (20 € pour 6 numéros) à commander (215 rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon) chez l’éditeur, dont le catalogue offre de premiers recueils d’inconnus à côté de noms prestigieux (Andrée Chedid, Antoine Emaz…). Aux antipodes l’un de l’autre, sous l’élégante jaquette ivoire, les deux plaquettes sont sources d’un grand plaisir de lecture – et de relecture.

Le premier, écrit à deux mains, est un dialogue dont les voix se tressent d’abord – un échange de répons de poème à poème : quand ton regard bascule // j’entends battre ton coeur /// – comment savoir / si c’est mon coeur – avant qu’elles ne se mêlent dans l’unisson d’une perception poétique placée sous la double augure d’une citation de L’Enchantement simple de Christian Bobin, et du titre du recueil évoquant l’incessant bourdonnement des abeilles.

Ce discours aérien des insectes, à la limite du perceptible – et à jamais indéchiffrable – c’est le seuil du silence, le moment d’une présence si peu là qu’il faut l’épier, l’attendre. Le bruit des abeilles annonce une épiphanie toujours à venir : cela (qui) s’approche / fait frémir les buissons / où les oiseaux se taisent // celà vient de loin /. On guette la naissance fragile du texte – dans leur écrin de mousse / nos poèmes sont des poussins // avec encore des morceaux / de coquille // certains n’ont pas encore éclos ///, la rencontre que deux voix rêveuses caressent – puisque ce qui nous lie / dort encore – pour la susciter, l’incarner, à travers le poème en miroir // de nous deux //. Rêverie analogique, métaphores, dérive poétique façonnent le monde sonore, impénétrable aux auteurs (toutes deux malentendantes) sinon par les mots, et plongent le lecteur dans l’expérience d’une vibrante synesthésie – si étrangère à l’entendant – dans laquelle une abeille a un bruit de fleur et un envol de libellules est un murmure sans paroles.

Une langue voulûment simple parle de l’enfance – des éclats de sensations ; souvent douces comme la résine du cerisier suintant comme miel sous le doigt et le goût de fraise du poème, frais comme la mousse ou la mer, ou bien ivres de liberté à l’image de ce ciel renversé // comme un vol de balançoire // la tête en arrière ///.

Sont-ce des voix d’enfants ? Oui, de l’enfant encore en elles, qui se réveille et fait du rêve un terrain de jeu céleste : des ballons dans le ciel // des cœurs s’envolent // nos poumons sont des nuages // nos lèvres // laissent leurs traces / de rouge – mais voix de femmes, aussi, dont la sensualité explore, de façon troublante, à travers l’autre du poème, le continent intime dont nous sommes lecteurs-voyeurs – invités à nous rendre, nous aussi, disponibles, sous le lacis frémissant des voix, à l’illumination,l’émerveillement de la perception.

A l’opposé de ce frémissant recueil de Valérie Canat de Chizy et Cécile Guivarch (poètes dont l’œuvre se construit solidement depuis plusieurs années et dont on apprécie le travail sur l’excellent site de poésie Terre à Ciel, fondé et animé par cette dernière), Yves Perrine propose celui de Christophe Esnault, Aorte adorée, sous-titré Se pendre et autres idées générales quand on s’ennuie le dimanche.

Eh bien, on ne s’ennuie pas avec l’auteur (aussi parolier, chroniqueur, co-animateur de la revueDissonnances) qui se décrit avec beaucoup d’autodérision comme résidant en Neuroleptie à Chartres, et poussé à l’écriture « comme un insuffisant respiratoire cherche de l’air ».

Christophe Esnault inscrit son texte dans une lignée d’humour macabre, à la teinte plus anthracite que noire, et revendique sa parenté avec Isidore Ducasse et Charles Bukowski – tout en citant comme modèles d’auto-élimination un petit remake à la Vaché, Basquiat, Vicious – ou la Méthode Virginia Woolf– on pourrait choisir plus mal comme figures tutélaires.

Sa suite de trente-deux conseils pour passer l’arme à gauche joue des paradoxes et des contre-sens ou contre-pieds absurdes, et ragaillardit un lecteur surpris par la variété et l’inventivité de ces solutions « festives ». Qu’on en juge par les titres : on passe du Ravissement d’être assassiné à L’attentat suicide euphorisant en visitant le Meurtre ludique, ou L’impact véhiculaire féérique… sans oublier les réseaux sociaux et Le suicide des heures !

C’est tout un portrait de la société et de toutes ses violences qui apparaît en creux – société de surconsommation, pollutions, chômage, catastrophes : Tu as raté Tchernobyl et Fuskushima / Sois plus réactif la prochaine fois, dans des textes où se mêlent tournures familières – La mort à deux centimes d’euro / tout le monde il en profite et doctes conseils : Notez néanmoins sur vos carnets / Toute diversion est salvatrice aussi bien que situations triviales et propos héroïques (à l’image du mythique fusil de chasse caché dans les latrines, où l’on vous enjoint de penser à laisser une œuvre / avant d’appuyer, déterminé, sur l’héroïque gachette.

Au fond, l’auteur est un « coach » – activité à la mode, notamment sur les réseaux sociaux pré-cités – un maître à penser eut-on dit jadis, dans la lignée des stoïciens. Une sorte de Marc-Aurèle, dont lesPensées pour moi-même deviendraient ce recueil de conseils et préceptes – sorte de manuel d’éthique stoïcienne pratique… et dévoyéeoù s’entend l’écho ironique des publicités dont nous sommes abreuvés : Stimulez la légende qui sommeille en vous, nous enjoint en effet l’auteur…

Si le lecteur n’est pas mort de rire en refermant le livret, il saura gré à l’auteur de suivre longtemps son propre conseil, et de réaliser une œuvre subséquente, épargnant cette aorte dont – ouf ! – il nous annonce : je ne la tranche pas, elle est trop belle.

 

Marilyne Bertoncini

 


  • Vu : 1922

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Marilyne Bertoncini

Lire tous les articles de Marilyne Bertoncini

 

Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.