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Deux étrangers, Emilie Frèche

Ecrit par Emmanuelle Caminade 18.02.13 dans La Une Livres, Actes Sud, Recensions, Les Livres, Roman

Deux étrangers, janvier 2013, 288 p., 21 €

Ecrivain(s): Emilie Frèche Edition: Actes Sud

Deux étrangers, Emilie Frèche

 

Deux étrangers, le dernier roman d’Emilie Frèche témoigne du métier de ce jeune et prolixe écrivain qui assurément sait raconter des histoires. Tout en brassant de nombreux thèmes annexes, il a pour sujet central la transmission, la reproduction et l’héritage, dans le cadre de la famille, ce lieu où se forgent des destins individuels s’inscrivant dans une lignée.

Après une enfance douloureuse, traumatisée par les humiliations et les violences verbales d’un père dominateur et la lâche soumission amoureuse de sa mère à cet homme tyrannique, Elise, la narratrice, s’est en apparence dégagée de l’emprise paternelle et le noyau familial originel s’est délité. Avec Simon et ses deux enfants, elle a construit son propre foyer, veillant à se démarquer du modèle parental, tandis que son frère, si complice autrefois, s’éloignait d’elle. Son père, lui, s’est installé au Maroc suite au décès de sa femme. Séparés par une mer et sept ans de silence, le père et la fille sont devenus des étrangers.

Un jour « quelqu’un » appelle au téléphone : « il faut que je te voie, je suis à Marrakech, je t’attends avant la fin du mois » énonce laconiquement son père avant de raccrocher. Et, d’autant plus vulnérable qu’elle reçoit cet appel au moment où l’équilibre de son couple vient par sa faute d’être remis en cause, la laissant totalement désemparée, Elise s’exécutera en petite fille obéissante…

Se réfugiant d’abord dans la vieille Renault 5 ayant appartenu à sa mère « comme in utero », elle prendra courageusement la route au volant de cette épave, traversant la France et l’Espagne jusqu’à enfin devoir en être expulsée pour rejoindre son père de l’autre côté de la Méditerranée. Un long périple solitaire, prétexte à une remontée dans le temps facilitée par l’âge du véhicule qui lui impose de nombreuses étapes. Au cours de ce  double voyage dans l’espace et dans le passé, véritable parcours initiatique en quête de vérité et d’identité, Elise tentera d’analyser sa relation avec son père, de comprendre ce dernier afin de mieux se connaître pour pouvoir retrouver « un soupçon d’équilibre » et affronter ce monde aussi hostile qu’une « forêt amazonienne ».

On pourrait formuler un certain nombre de critiques sur ce roman mais elles s’estompent dès lors qu’on le considère sous un autre angle.

Si de nombreux thèmes intéressants sont brassés, certains sont en effet évacués un peu rapidement. Quant aux personnages, hormis Elise qui nous fait partager son monologue intérieur, ils sont dépourvus d’incarnation : son compagnon, ses enfants, son frère sont réduits à de simples silhouettes tandis que sa mère et même son père, malgré leur omniprésence, restent bien caricaturaux et présentent parfois quelques incohérences. Les descriptions de certains paysages et décors pourraient de même être tirées d’un guide touristique ou d’une revue de décoration. Et l’auteure a beau inscrire cette histoire dans notre époque et dans celle de la génération des trentenaires, en soignant de nombreux détails réalistes, en faisant des références musicales et cinématographiques abondantes ou en établissant des parallèles judicieux avec l’actualité nationale et internationale, cela ne la rend pas plus crédible.

Pourtant, on est vraiment séduit par cette histoire plus complexe et profonde qu’il n’y paraît, et on est emporté par le rythme impulsé par l’auteure qui en multiplie les péripéties avec beaucoup d’imagination et de fantaisie.

Dans un style efficace et plein d’allant, Emilie Frèche réussit en effet à faire avancer ce récit de manière inéluctable avec beaucoup de vitalité tout en déployant une multitude de retours en arrière et de digressions habilement amenés, qui n’en réduisent aucunement la tension. Elle n’aime visiblement pas s’appesantir, préférant suggérer et renouveler sans cesse notre attention en variant les décors et les éclairages, les tonalités. Son humour décapant et rageur, virant parfois avec bonheur au fantastique et à l’onirique, s’infléchit, s’allège peu à peu, et elle ne dédaigne pas une certaine gravité, émaillant son texte de brèves et pertinentes réflexions ou de rapides et sensibles notations psychologiques.

Avec finesse – et c’est là à mon sens l’aspect le plus intéressant du livre – elle réussit à brouiller les frontières entre rêve et réalité et à s’enfoncer dans les profondeurs de l’inconscient, complexifiant ainsi les niveaux de lecture de ce roman dont l’héroïne semble ne « voyager qu’en songe ». Une héroïne nourrie de livres et de films, qui aime sans doute regarder de vieilles photos et cartes postales et s’évader en lisant des guides de voyage. Tout pour elle  semble prétexte à décoller de la réalité : le regard insistant et troublant d’un homme, des informations écoutées à la radio, des images vues à la télévision, ou même un appel téléphonique… Elise souffre manifestement d’un manque, elle a un immense besoin d’amour et de valorisation. Il lui faut sans cesse entrer « dans la lumière d’une poursuite », s’inventer des histoires dont elle est la vedette, pour exorciser ses peurs. « Elle n’habite plus le réel » et, dans cette optique, les SMS récurrents qui maintiennent le lien avec Simon et ses enfants durant son périple apparaissent comme de simples rappels au quotidien qui la font redescendre sur terre. On se prend alors à douter de tout, de son métier de rédactrice de guides touristiques, de sa trahison de Simon, de l’existence même de son père…

Car ce roman semble aussi porter en creux l’« ombre chinoise » d’un père disparu dont sa mère lui rappelait sans cesse l’amour qu’il lui portait, le regard complice qui les liait. Un père peu connu, un étranger dont le temps a effacé les traits qu’il lui faut imaginer, ressusciter, pour pouvoir à son tour renaître. Son père l’appelle de son « paradis » et Elise doit prendre le chemin de sa « maison » qui n’a rien d’un « logis de France ». Un chemin qui la conduira à sa « Terre » originelle qui n’est pas non plus l’Algérie où ce Juif séfarade vécut sa petite enfance. Et ce n’est qu’en retrouvant le lointain souvenir de la langue des Juifs d’Espagne contraints de traverser la Méditerranée, de ce « ladino », « langue d’un monde à jamais englouti » que son père comprenait si bien, qu’elle pourra rétablir ce lien détruit et retrouver ses racines, recueillir son héritage.

Le voyage d’Elise fait alors écho non seulement au voyage du père mais à celui de tous ces « Juifs errants » qui n’ont en partage qu’une culture, des fêtes religieuses « mais aussi une cuisine ». Un voyage pour recevoir sa judéité en héritage et s’inscrire comme « un tout petit maillon » dans « une chaîne qu’on ne rompt jamais ».

 

Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Emilie Frèche

 

Emilie Frèche est née en 1976. Son premier livre est paru en 2001 et elle a publié depuis de nombreux romans mais aussi des histoires courtes, un essai et des livres pour enfants. Avec Laure Gomez Montoya, elle a lancé en 2010 les Editions du Moteur qui proposent à des écrivains d’écrire des histoires courtes potentiellement adaptables au cinéma.

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.