Identification

Désaccords imparfaits, Jonathan Coe

Ecrit par Martine L. Petauton 16.03.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Iles britanniques, Nouvelles, Gallimard

Désaccords imparfaits, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, février 2012, 99 p. 8,90 €

Ecrivain(s): Jonathan Coe Edition: Gallimard

Désaccords imparfaits, Jonathan Coe

Couverture : dans une tasse à thé, très Miss Marple, un poisson rouge, parti pour mourir ; le titre Désaccords parfaits sonne – excellemment – du côté des amours compliquées des gens, et aussi, si ce n’est surtout, de la musique… j’ajouterais, grammaire et accords des temps grinçants, pas tout à fait dans l’axe. Bref, du Jonathan Coe… ce sympathique futé, qui n’a pas son pareil, depuis – souvenez-vous Testament à l’anglaise prix Fémina étranger – pour observer, puis fusiller la verte Angleterre !

N’est-ce pas Coe qui écrivit en son temps cet essai : Un véritable naturalisme littéraire est-il possible, ou même souhaitable ? cela pourrait être le sous-titre de ce tout petit livret, riche de 4 nouvelles – sauce Coe.

On est en Angleterre ; Shropshire, ou, sur la côte de Cornouailles, et, il fait le temps qu’il faut par là : « à l’avant-veille du vendredi saint, le matin était gris et aéré »… on est au temps de l’enfance, exactement coloré comme ça : « photo… Tante Ivy et Oncle Owen sont assis sur leurs serviettes de plage, et sourient du sourire confiant et plein d’assurance de ceux qui ont survécu à une guerre, prospéré dans l’après-guerre, et ne sont pas encore touchés par les nouvelles incertitudes des années soixante ». Enfance frémissante de peurs accumulées – que de fantômes ! Enfin, on n’est pas toujours sûr…

Maisons à recoins de grands-parents, vues depuis « l’altitude » des dix-douze ans ; cauchemars/hallucinations, dont la frontière n’est pas vraiment authentifiée ; conflits feutrés entre frère et sœur « malgré le fait que Gill ait eu une boussole, et moi, un sifflet qui ne sifflait pas… » enfances qui parlent anglais – juste parfait – et ont, ça et là, le parfum de l’agneau à la menthe.

Sortis de ces périodes boutonneuses, nos personnages gagnent-ils en sagesse ? sont-ils « rangés des Austin », vaquent-ils, comme nous, nous aimons les imaginer, de five o’clock-tea, en soirée au coin du feu, habillés de Loden, campant sur les certitudes de la City… c’est mal connaître et l’auteur, et ses autres livres ! L’adulte chez Coe reste déjanté, gentiment décalé, « à part », comme dans Astérix chez les Bretons… ainsi, de ce gamin devenu universitaire respectable, qui n’a cessé de pister, tout au long de sa vie, la bande-son d’un vieux La vie privée de Sherlock Holmes… la chute de la nouvelle est magnifique, universelle : « ce que j’ai traqué… j’ai tenté de saisir cette impression de mystère, de sécurité, de bonheur que j’avais éprouvé à la première vision du film en ce dimanche soir où il m’avait fait oublier pendant deux heures l’angoisse de retourner à l’école le lendemain. C’est mon jeune moi que j’ai tenté de faire revivre ». Qui a dit, mieux que Coe, ici, la nostalgie et son utilité, l’épaisseur du temps retrouvé… le sens de l’enfance pour soi ; la madeleine de Proust, peut-être ?

L’auteur est féru de cinéma ; ces pages en sont parfumées – films inscrits dans la rubrique « grands classiques ». La nouvelle « Version originale » parvient, du coup, à donner le retour – regrets, oui, regrets, non – d’un lointain amour, par la postsynchronisation d’un film ; fascinant jeu de glaces ; échos déformés des sons, labyrinthe… perfection de la maîtrise de l’écrivain.

Le volume porte en titre original celui d’une des nouvelles : « 9ème et 13ème ». Tout le livre est en effet, dans cette courte histoire, le titre actuel, aussi, et, clairement, la maestria de J. Coe, également. En sortant de la lecture, qu’on peut reprendre, du reste, par plusieurs entrées, on se dit qu’une nouvelle, en littérature, ça pourrait bien être exactement ça !

L’histoire tient en quelques mots : un pianiste de bar, une consommatrice ; il tombe « in love » sans lui parler… « 9ème et 13ème, la musique de tous les possibles » ; banal, ailleurs, certainement, mais pas ici ! Le fantasme s’inscrit entièrement au conditionnel, sauce-grammaire, jeu de gamin à la « et si, on jouait à ? ». « D’abord, elle aurait plissé les yeux de nouveau, avec ce sourire à la fois chaleureux et timide… et puis, elle aurait détourné le regard, avant de me dire… » fine capacité d’observation du monde humain, car, de fait, toute tambouille amoureuse ne débute-t-elle pas par ces élucubrations ?

Faites donc étape dans ce gîte à l’anglaise, buvez avec ces nouvelles l’Earl Grey du jour – un très grand cru – prenez le temps pour savourer et vous dire après : c’est nous, tout ça, c’est nous !


Martine L Petauton


  • Vu : 3440

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Jonathan Coe

Jonathan Coe, écrivain britannique, né en 1961 ; études à Cambridge, enseignant universitaire ; son 3ème roman Testament à l’anglaise lui a valu la notoriété et le prix Femina étranger, pour sa peinture de l’Angleterre Thatchérienne. Son univers à la fois sociologique et décalé se retrouve aussi dans La maison du sommeil.

 


A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

Tous les articles de Martine L. Petauton

 

Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)