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Des vies débutantes, Sébastien Verne (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 09.10.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Asphalte éditions, Roman

Des vies débutantes, Sébastien Verne, août 2019, 196 pages, 16 €

Edition: Asphalte éditions

Des vies débutantes, Sébastien Verne (par Emmanuelle Caminade)

 

 

Des vies débutantes, premier roman de Sébastien Verne, se déroule aux Etats-Unis au début des années 1990. C’est un roman d’aventures et d’apprentissage atypique ayant pour anti-héros une sorte de bois flotté emporté par le hasard des courants de la vie. C’est surtout une ode à la photographie argentique qui, dans l’obscurité de ses bains successifs, vient nous révéler l’intimité de l’Amérique au-delà de ses grands espaces ainsi que celle du trio de personnages animant le roman. Réunis par la photographie, se retrouvent en effet en son cœur trois jeunes gens en quête de cet argent donnant toute liberté de réaliser ses rêves et prêts à jouer leur destin. Une rencontre explosive qui entraînera le héros à se perdre mais aussi à renaître dans une fuite en avant incontrôlable…

Nous plongeant directement dans l’action en commençant par un dialogue, ce récit linéaire à la troisième personne balisé par des chapitres aux titres accrocheurs est structuré en trois grandes parties qui épousent symboliquement le périple du héros : un parcours en allers et retours n’arrivant pas vraiment à se clore. La première, intitulée Fleuve boueux, est placée sous l’égide mythique de ce fleuve indompté qui à la fin de l’hiver commence à se libérer de ses glaces dans la ville de La Crosse, Wisconsin. Adrien, Français originaire de cette Drôme provençale fleurant bon la lavande, et dont « le fleuve est un rêve de gosse » s’identifiant à Tom Sawyer, y trouve un emploi de chauffeur de taxi pour économiser de quoi partir dans le Maine « s’adonner enfin à la photographie ». « Calé au fond d’une lourde américaine jaune pétant », il parcourt avec nostalgie – de jour comme, surtout, de nuit – « l’étendue d’un territoire qu’il partage désormais avec l’immense Mississipi », emmenant et ramenant à la maison ses clients habituels, « Gros-Bill » carburant à la bière locale, ou vieilles femmes. Et il photographie beaucoup, tentant de saisir cette Amérique profonde jusqu’à ce qu’une « course étrange», l’amenant à prendre une série de clichés morbides, fasse tourner la « roue de la fortune » et que « cette manière de jouer avec la mort, de lui tourner autour » infléchisse son destin.

Et le voilà rapidement propulsé vers l’horizon infini de cet Océan bleu, titre de la seconde partie se déroulant dans le Maine où, un de ses clichés ayant été remarqué, il est embauché à mi-temps comme technicien de laboratoire au Rockport Photo Center – un institut d’art et de photographie accueillant des stagiaires et réalisant de nombreuses expositions. C’est là que s’épanouira la « mauvaise graine joyeuse » d’un trio d’enfer, qu’Adrien rencontrera la séduisante Gloria Underwood responsable du centre, « filoute solitaire » trafiquant « dans les grandes largeurs », et Travis Hamilton, photoreporter illuminé. Et très vite il se livrera avec ce dernier à des petits trafics en élaborant des projets fumeux de plus grande envergure, les deux complices devenus inséparables jouant ainsi leur vie sans le savoir. Une seconde partie où notre héros explore le territoire de la photographie dans une « promenade argentique » nous initiant, outre au « bonneteau des arts précieux », à la « magie du tirage » quand « le vide s’échappe avalé par l’argent », à cette alchimie révélatrice. Mais après un « printemps délirant» l’orage s’annonce et le héros sortira brutalement de ce « paradis chimique » dans la débâcle de l’été.

La troisième partie s’avère déroutante dès son titre, Une souris verte, vingt ans après, car en rupture avec les deux premières tant dans sa tonalité que dans sa temporalité. Adrien, désormais retourné et « sédentarisé » dans son pays d’origine où, marié à Sylvie, il enseigne le français aux exilés, avance en tournant à vide, nourrissant de nouveau une envie de fuir sa routine. C’est alors qu’une invitation à un événement commémoratif le ramène au Rockport Photo Center et que, sa vie explosant à nouveau, il se voit entraîné à la dérive vers un nouveau monde…

Le lecteur, lui, est emporté par une narration recourant à la vivacité du présent qui manie l’ellipse avec brio, ainsi que par une langue nerveuse et précise où s’imposent naturellement de nombreux anglicismes et le lexique technique de la photographie. Une écriture visuelle sachant capter les ombres et les lumières mais aussi rythmée par des scansions sonores et rendant très présentes les sensations olfactives. Et l’auteur, usant fortement des symboles, tisse une sorte de réseau de motifs annonciateurs ou se faisant écho. Même s’il file parfois la métaphore un peu lourdement (notamment dans cette troisième partie où il semble expérimenter de plus certains procédés narratifs de manière peu convaincante), Sébastien Verne réussit ainsi à faire « palpiter » un roman riche de niveaux de lecture. Un roman auquel il impulse une dose de suspense et de mystère en mêlant des genres différents, passant avec aisance du « nature writing » au récit technique, du polar au merveilleux du conte.

« L’horizon maritime, l’eau ! Ça il adore » et « les photos se font la nuit », c’est ce que croit Adrien. De la rivière au fleuve et à l’océan, l’eau c’est le flux du temps qui court et nous emporte vers des horizons inconnus, tandis que la nuit recèle la mystérieuse profondeur de toutes ces vies et ces êtres singuliers. « C’est difficile de percer les cercles concentriques de l’intimité des êtres », et la photographie en volant et figeant des instants permet de croiser deux axes, horizontal et vertical. S’enfonçant dans l’épaisseur du temps elle en révèle aussi, dans l’obscurité du laboratoire après moult trempages, toute « l’élasticité ». Adrien, qui ne tient pas particulièrement à son identité d’origine, aime devenir autre et est « conscient de vivre à la lisière entre la réalité et la fiction ». Il semble que pour lui (comme pour l’auteur) la fiction soit une autre alchimie permettant de surmonter l’ennui. Elle lui permet en effet de « changer de nom, changer de vie », de voyager dans les vastes espaces de l’imagination nourris notamment par les aventures de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn (mués en facétieux Tic & Tac), Sylvie se métamorphosant elle en Gloria (Underwood, bien sûr !). Il ne lui suffit pas de fuir dans l’exil de ces étrangers auxquels il enseigne des rudiments de français, il lui faut laisser un temps sa « vie derrière soi comme on laisse la clef de son vestiaire sous la serviette » et mêler des « histoires réelles et inventées » en mettant en scène ses personnages sur son petit théâtre intime.

Et tandis qu’Adrien et Gloria se penchent sur l’agrandisseur, et que « leurs deux corps s’arrachent un moment du plomb de leur existence », le narrateur s’adresse au lecteur avec malice :

« Sous l’agrandisseur, tout à leur comédie, nos personnages en équilibre sensuel et précaire sous un petit chapiteau noir trouvent un ciel d’extase ».

Un bel éloge du pouvoir de la fiction !

 

Emmanuelle Caminade

 

Sébastien Verne est titulaire d'une licence de commerce de l'Université de Metz (1988-1990) et d'un M.A. en communication et médias de l'Université du Wisconsin à La Crosse (1991-1994).

Il travaille comme formateur conseil (depuis 2009) et comme enseignant d'anglais (depuis 2012).

"Des vies débutantes" (2019) est son premier roman.

Sébastien Verne vit dans la Drôme.

 

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A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.