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Des souris et des hommes, John Steinbeck (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 24.10.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman, USA

Des souris et des hommes, trad. Maurice-Edgar Coindreau, 174 pages, 6,60 €

Ecrivain(s): John Steinbeck

Des souris et des hommes, John Steinbeck (par Cyrille Godefroy)

 

Ils vont, tous deux, sur les chemins d’une Amérique un peu fruste, encore sauvage. Le dégourdi et le dingo. De ferme en ferme, à la recherche d’un travail. En quête d’un peu de pèze comme ils disent. Les voilà près de Salinas en Californie, là où Steinbeck est né. Entre George et Lennie, les mots sont âpres, mais l’amitié est solide. Enracinée depuis l’enfance. Lennie le colosse aime caresser les souris, les chiots, les cheveux des femmes. Fasciné par tout ce qui est doux et soyeux. Ça le rassure, tel le contact avec un sein. Lennie n’a pas sa place dans ce monde. George le futé veille sur lui, le protège, le préserve du ressac extérieur, amortit ses bourdes, le canalise, le morigène. Lorsque, à bout, George menace de l’abandonner, Lennie panique. Mais jamais ces deux larrons ne se séparent.

Embauchés dans un ranch où Curley, fils du patron et mari jaloux, cherche des noises à Lennie, ils ébauchent des projets d’avenir. Ils rêvent, enterrent un instant leur misère. Ils rêvent de posséder leur propre ferme, ils rêvent de liberté, Lennie d’élever des lapins, de les soigner, de les caresser.

Or, comme le souffle le poète Robert Burns dans ce vers dont s’inspire le titre du roman de John Steinbeck, « les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas ». Oui, nul miracle ne survient dans ce ranch californien, où d’autres comme eux, Crooks le noir, Slim le sage, Candy le vieux, vendent à bon marché leur sueur, puis s’amusent le soir venu au jeu du fer à cheval. L’attardé à la poigne monstrueuse, lui, dans son coin, caresse, caresse toujours, caresse plus fort. Et dérape derechef : « Elle se débattait vigoureusement, sous ses mains. De ses deux pieds elle battait le foin, et elle se tordait dans l’espoir de se libérer… ».

Voici ce qu’écrit Joseph Kessel dans la préface de ce poignant roman publié la première fois en 1937 : « Ce livre est bref. Mais son pouvoir est long. Ce livre est écrit avec rudesse et, souvent, grossièreté. Mais il est tout nourri de pudeur et d’amour ». En effet, ce récit intense et aride, de facture essentiellement dialogique, adapté à de multiples reprises au théâtre, prend aux tripes. John Steinbeck (1902-1968), prix Nobel de littérature en 1962 et auteur entre autres de Tortilla Flat, Les raisins de la colère, À l’est d’Éden, imprime à ces quelques pages un fer rouge et brûlant. L’écrivain américain qui détestait les mondanités y fait ressortir les caractères avec une simplicité désarmante et capte l’essentiel, à savoir la turbulence éphémère générée par le commerce entre les êtres.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

John Steinbeck

 

John Ernest Steinbeck, né le 27 février 1902 à Salinas et mort le 20 décembre 1968 à New York, est un écrivain américain du milieu du xxe siècle, dont les romans décrivent fréquemment sa Californie natale.

Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1962.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).