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Des mille et une façons de quitter la Moldavie, Vladimir Lortchenkov

Ecrit par Benjamin Dias Pereira 25.11.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Mirobole éditions, Russie, Récits

Des mille et une façons de quitter la Moldavie, avril 2014, traduit du russe par Raphaëlle Pache, 250 pages, 20 €

Ecrivain(s): Vladimir Lortchenkov Edition: Mirobole éditions

Des mille et une façons de quitter la Moldavie, Vladimir Lortchenkov

 

Fable satirique, Des mille et une façons de quitter la Moldavie nous entraîne en Orient mais est loin de nous faire rêver à la façon des Mille et une nuits. Vladimir Lortchenkov n’est clairement pas Schéhérazade et il dresse un portrait acerbe et froid – à peine contrebalancé par l’humour noir – de ce petit État de l’Europe, coincé entre l’Ukraine et la Roumanie. Et donc pris en étau entre le monde russophone et l’Union européenne, entre ce qui semble être d’un côté le passé et de l’autre le futur. Mais ni l’un ni l’autre ne semble glorieux, même si tous deux semblent plus prometteurs que ce présent dans lequel le pays est tout entier coincé.

Cela dit, il ne faut point se méprendre, car l’auteur moldave russophone tape sur tout et tout le monde et personne n’échappe à sa critique acérée, de ce grand-frère roumain qui n’arrête pas de rejeter et d’humilier son puîné ou encore de cette Union européenne qui parle plus qu’elle n’agit et qui aux grands maux ne sait point appliquer les bons remèdes, ne délivrant bien souvent que de grands mots.

Le tout, sans oublier ces nostalgiques de l’ère soviétique qui appartient bel et bien à un passé révolu. Personne ne semble plus vouloir de ces malheureux Moldaves, aucune nation n’est prête à les aider, pas même l’État moldave ou encore son président, qui ne cherche qu’à prendre la fuite… en Italie, terre de promesses.

Si, mon cher. Nous disposons d’informations extrêmement précises selon lesquelles toute la délégation présidentielle de Moldavie, avec à sa tête le président lui-même, prévoirait de quitter son hôtel romain en pleine nuit pour se disperser à travers l’Italie et s’y dénicher un travail. L’un irait refaire l’asphalte de nos routes, l’autre deviendrait berger dans une ferme, la troisième femme de ménage…

Les compatriotes de Vladimir Lortchenkov en prennent aussi pour leur grade et c’est peut-être eux qui trinquent le plus puisqu’ils sont dépeints comme de grands consommateurs d’alcool, parfois franchement paresseux et sales, et carrément ingénieux pour avoir des idées stupides… Et par-dessus tout, ils passent leur temps à se plaindre, à moins que cette dernière caractéristique ne soit un trait commun de l’espèce humaine ; elle, qui cherche en vain un paradis perdu alors que le bonheur se construit d’abord autour de soi et parfois le plus simplement du monde.

C’est Séraphim qui a volé la bécane du vieux. Pour construire le sous-marin avec lequel Vassili et lui sont partis en Italie ! entendit chuchoter Tudor, un jour qu’il assistait à un baptême. Mais ne lui en parlez surtout pas, sans quoi il va devenir fou. Parce qu’il aimait Séraphim comme un fils.

En effet, que penser de ce Séraphim Botezatu – sorte de personnage principal au nom presque biblique – qui cherche éperdument à rejoindre l’Italie, la terre promise ? Il en oubliera l’amour et sacrifiera l’amitié en tentant vainement de gagner ce paradis dont il connaît tout… ou presque et dont il a tenté d’apprendre l’idiome local, aussi connu sous le nom de norvégien. Que penser sinon de ce rustre de Vassili – prodige de la mécanique – qui se préoccupe plus de la « mort » et de l’enterrement de son tracteur que du suicide de sa femme qui s’est humiliée en se faisant arnaquer pour tenter de rejoindre l’Italie ? Mais l’un des personnages les plus drôles et les plus controversés est sans doute le père Vaïssi qui veut rejoindre sa femme – ou plutôt ex-femme – en Italie pour la conquérir, et ce, sous le motif d’une Croisade moderne :

Ayant compris que son armée n’était pas prête à triompher de l’Europe, le père Païssii, qui projetait en conséquence de passer l’hiver en Moldavie, se rendit toutefois compte que si nous ne quittions pas au plus vite les frontières du pays, notre croisade était vouée à une prompte déconfiture. Après s’être concerté avec Dieu, il s’avança devant la foule et déclara que nous allions dévier de Chisinau pour marcher sur Ungheni, et que de là-bas, nous traverserions le fleuve frontière avec la Roumanie. Puis, soulevant son glaive soigneusement aiguisé qui avait jadis appartenu à l’empereur Trajan, il lança : « Suivez-moi, mes frères ! »

L’équipe de curling du village de Larga prouvera que le bonheur se trouve partout, y compris à nos pieds, si on le décide. Sous ces amalgames et ces caricatures qui peuvent s’avérer simplistes au premier abord, se cache pourtant une profonde réflexion psychologique et historique. Et ce, pour un effet comique garanti, car sous ses airs de leçon de vie, Des mille et une façons quitter la Moldavie est avant tout un roman burlesque où la dérision et l’autodérision sont les maîtres mots.

Au fond, c’est surtout de cela que le lecteur se délectera avec satisfaction puisque malgré le côté épique – voire picaresque – l’ouvrage n’est en rien un roman d’aventures et on reprochera même quelques longueurs avant de repartir pour un énième fou rire. Et c’est bien là le plus important. Il est difficile d’évoquer ce livre sans en dévoiler – non pas les mystères – mais les blagues et ainsi les gâcher. Des mille et une façons de quitter la Moldavie est un plaisir qui se vit d’abord seul avant de se partager.

 

Benjamin Dias Pereira

 


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A propos de l'écrivain

Vladimir Lortchenkov

 

Né en Moldavie (ex-URSS) en 1979, Vladimir Lortchenkov commence à écrire dès l’âge de 14 ans. Publié en 2006 en Russie, son premier roman Des mille et une façons de quitter la Moldavie lui vaudra quelques démêlés avec le gouvernement. Il décide dès lors de partir de son pays, avec sa femme et ses enfants, non pas pour l’Italie, mais pour le Québec.

 

A propos du rédacteur

Benjamin Dias Pereira

 

Rédacteur

Benjamin Dias Pereira a étudié l’Histoire avant d’en revenir à la littérature. Amoureux du monde et des cultures étrangères, les livres sont pour lui une invitation au voyage et à la découverte, aussi bien dans l’espace que dans le temps, de manière physique ou intérieure.