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Des impatientes, Sylvain Pattieu

Ecrit par Martine L. Petauton 09.09.12 dans La Brune (Le Rouergue), La Une Livres, Recensions, Les Livres, La rentrée littéraire, Roman

Des impatientes, Août 2012, 250 p. 19,50 €

Ecrivain(s): Sylvain Pattieu Edition: La Brune (Le Rouergue)

Des impatientes, Sylvain Pattieu

« Elles ont poussé entre les murs, n’importe comment, herbes folles sans tuteurs, et elles se sont frayé un passage, le corps dans l’ombre, la tête tournée vers le soleil »… impatiences ? ces fleurs modestes, poussant partout, peu exigeantes en soins, gratifiantes, au bout du compte sur nos terrasses estivales, ou, impatientes ? ces filles de banlieue, là-bas, bien aussi loin que l’Équateur, de l’autre côté du périphérique.

Ce n’est pas que le sujet – jeunes issus de l’émigration ; lycée mosaïque, centre commercial au pied des barres, ou, plus chic, au cœur de Paris – soit original, ni en version documentaire, ni en version fiction ; le genre, si réussi, Entre les murs, s’étant reproduit chez nos libraires. Mais ce livre-ci apporte à la collection quelque chose d’à part ; un angle d’attaque, un rythme au dynamisme nouveau, du frais – un peu acide particulièrement réussi pour un premier roman.

L’auteur s’y connaît ; professeur de terrain, puis de faculté, expert en sociologie. Il aurait probablement pu faire 2 ou 3 mémoires sur le sujet ; il a choisi le roman ; on imagine qu’autour de lui, plus d’un a dû trouver ça « culotté »…

Deux filles pour gouvernail de cet étrange bateau, pour un voyage plus dépaysant que toutes vos vacances réunies.

La première : « j’étais connue comme celle qui était forte en classe, la sérieuse. Quand je suis montée dans les grandes classes, on me demandait dans l’immeuble de venir expliquer aux plus petits les exercices difficiles ». L’autre : « moi, en cours, j’y allais surtout pour les copines et puis pour les mecs, un moment. Mais mon kif, c’est pas les lycéens, je préfère les mecs en boîte, ceux qui ont le permis et qui travaillent ». Autour, quelques personnages pas annexes du tout, trempés dans ce blanc-gris unique du béton des quartiers « sensibles » : parent(s), fratrie, copains – connotation si particulière aux sociabilités de là-bas – profs. Au fait, est-ce un peu l’auteur, ce jeune enseignant attachant, qui tient son bout de trame dans ce tapis bariolé ?

Le décor-lycée occupe la bonne moitié du livre ; les « jeûnes » de ces endroits diraient : « c’est trop vrai ! » avec quelque raison ; époustouflant docu/fiction, évitant avec maestria l’obstacle d’un « envoyé spécial » sur papier ! « toute une humanité qui vient par passion, pour un salaire, pour le bac, pour faire plaisir aux parents, pour voir les copains. Toute une énergie à canaliser à orienter vers des textes, des images, des connaissances, toute une jeunesse placée sous la responsabilité d’autres jeunes un peu plus vieux, de 22 à 35 ans ; après, c’est la mutation, le retour, au soleil, à la campagne, à Paris-ville… »

Le versant-centre commercial, un « Décora » qui nous rappelle quelque chose (nos deux filles s’y retrouvent embauchées, à défaut) est encore plus convaincant dans la démarche choisie ; c’est avec elles, Alima, et Bintou, les parfums et odeurs de leur vraie vie, qu’on va de l’humiliation au désespoir, en passant par le rire. On en ressort au fait des méandres sociaux de ces espaces si féminins, où mijote l’exploitation – parfum de Zola, parfois, juste ce qu’il faut – la plus décourageante, car masquée. N’est-ce pas là, qu’on vous apprend, par une note de service : « je sais dire bonjour madame ou monsieur ; le saviez-vous, bonjour signifie : que cette journée soit bonne ! »… aussi bien que la dernière enquête de Libé ! Les émotions en plus.

La couverture du livre dessine – genre moderne estampe – à grands traits noirs flous, deux silhouettes ; chignon, jean ceinturé : nos deux copines, nouvelles héroïnes de ces territoires, comme on dit aux infos.  Impatientes, dont on ne sait quel est le devenir : « Alima, la guerrière, Bintou, la fouteuse de merde ; où sont-elles ? Peut-être devenues les Che Guevara des caissières, parties porter la grève dans un, deux, trois magasins. Alima, peut-être bachelière, Bintou, peut-être braqueuse, à moins que ce soit l’inverse… ». Impatientes, et aussi impatiences des murs, nos donzelles… attachantes ; reflets d’un temps, et de ses lieux… passeuses de savoir regarder notre monde, au bout de la rue. Vous allez, sûr, penser les voir dans chaque reportage-télé ; vous aurez, grâce à ce livre, progressé en citoyenneté et en humanité. Beau programme.

 

Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Sylvain Pattieu

 

Sylvain Pattieu, né en 1979, est maître de conférence en Histoire à Paris 8-Saint-Denis. Il est l'auteur de deux romans ; ses précédents ouvrages couvraient le champ de l’Histoire et de la sociologie.

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)