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Des chaussures pleines de vodka chaude, Zakhar Prilepine

Ecrit par Claire Teysserre-Orion 14.05.12 dans La Une Livres, Actes Sud, Recensions, Les Livres, Nouvelles, Russie

Des chaussures pleines de vodka chaude, trad. du russe par Joëlle Dublanchet, 19,80 €

Ecrivain(s): Zakhar Prilepine Edition: Actes Sud

Des chaussures pleines de vodka chaude, Zakhar Prilepine

Avant de devenir un écrivain à la mode, Zakhar Prilepine a été vigile dans une boîte de nuit, manutentionnaire, engagé volontaire dans les deux guerres tchétchènes… Il a également été responsable régional du Parti national-bolchévique jusqu’à son interdiction par l’actuel pouvoir : on imagine aisément qu’une telle vie ne manque pas de matière romanesque. Au point d’ailleurs qu’il apparaît dans la galerie de personnages du Limonov d’Emmanuel Carrère, fasciné par la Russie. Mais, justement, qu’est-ce que ces chaussures pleines de vodka chaude nous donnent à voir de cet immense pays ?

Loin de cette vie faite d’expériences troubles et extrêmes, Zakhar Prilépine décrit au long d’une dizaine de nouvelles la vie de garçons, souvent dans la force de l’âge, qui se laissent aller au gré de la misère qu’elle soit économique (Viande de chien), morale (Le meurtrier et son jeune ami) ou sentimentale. Ainsi, dans Gilka qui ouvre le recueil, un homme se croit traqué par la police et emprunte un trolley au hasard : il observe la rue, réfléchit à l’amitié et rêvasse amèrement à son bonheur passé : « C’est bien de rester sans espoir, lorsque le cœur vide n’est rempli que d’un léger courant d’air. Quand on prend conscience que tous les êtres qui vous ont tenu par la main ne vous retiendront plus, et que vos poignets glissent de leurs paumes ». Souvent, dans ces nouvelles, la désolation d’un homme est le moteur nécessaire de son action : « Le jeunesse doit dévorer elle-même ses propres rêves, parce que celui qui continuerait à y croire n’accomplirait jamais son destin ».


Dans la nouvelle, le rythme de la narration, la description des personnages, l’esprit et même le trait d’esprit sont essentiels. Nichée au cœur de ces pages, Un héros de rock’n’roll en est un bel exemple. Il faut entendre ce personnage énumérer ses saisons : l’été de la passion, celui de la conscience, l’hiver des morts, celui des pressentiments ou encore l’automne de la déception… Et finir par s’amuser avec un petit garçon dans une neige artificielle. Zakhar Prilepine aime aussi à user d’images qui servent une écriture précise et poétique : « deux filles qui semblaient indifférentes à tout, et dont les jupes auraient fait une octave et demi si, de ses doigts, on les avait mesurées sur un piano ».

 

Quant à la nouvelle éponyme, elle met en scène les jalousies des « trois auteurs les plus talentueux de Russie », dont l’un est le narrateur et peut-être bien l’auteur. Jalousie politico-médiatique quand l’un deux accède à un poste important ; convoitise autour d’un « titre génial pour un récit » : Des chaussures pleines de vodka chaude ! Dans un intelligent dénouement, Zakhar Prilepine, insolent, conclut : « Je sortis dans Moscou pieds nus. C’est moi qui écrivis ce récit le premier. J’avais gagné », laissant le lecteur pantois sur la frontière entre fiction et réalité.

Lors du Salon du livre de Paris en mars dernier, Zakhar Prilepine expliquait que la tradition littéraire russe voulait que les écrivains soient extrêmes, c’était le cas de Limonov mais avant lui Tolstoï qui, loin de profiter de son statut d’écrivain, participa à plusieurs combats dans le Caucase et en Crimée. Ou encore Dostoïevski, qui pour ses idées libérales, fut condamné à mort pour finalement connaître quatre années de travaux forcés en Sibérie. Zakhar Prilepine, auteur, journaliste et engagé politique fait-il partie de cette tradition ? Ce sont davantage l’intelligence de son écriture et la subtilité de ces récits qui nous le font penser.

 

Claire Teysserre-Orion


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A propos de l'écrivain

Zakhar Prilepine

Né en 1975 près de Riazan, Zakhar Prilepine exerce différents petits métiers, vigile dans une boîte de nuit, manutentionnaire ou barman. Aujourd’hui, il est écrivain et journaliste et vit à Nijni-Novgorod où il dirige l’édition régionale de Novaïa Gazeta, le journal où écrivait Anna Politkovskaïa. Engagé volontaire, il est commandant dans le service des OMON et prend part à des combats en Tchétchénie entre 1996 et 1999.

Après des premières œuvres littéraires publiées dans différentes revues au début des années 2000, il écrit son premier roman, Pathologies, inspiré de son expérience en Tchétchénie. Il est également l’auteur de Sank’ia (2006) et Péché (2009). Ce dernier roman a été récompensé en 2011 par le prix Supernatsbest pour le meilleur livre de la décennie écoulée.

Par ailleurs, Prilepine est engagé politiquement. Il a été, jusqu’à son interdiction par le pouvoir, l’un des dirigeants de l’antenne régionale du Parti National-Bolchevik de Nijni Novgorod. Il a notamment participé à la Marche des Mécontents en 2007, ce qui lui a valu d’être arrêté comme de nombreux activistes.

 

A propos du rédacteur

Claire Teysserre-Orion

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Rédactrice


N'est pas universitaire, mais aurait voulu fréquenter le Collège de 'pataphysique' et l'Académie de la carpette anglaise,

N'est pas journaliste, mais rédactrice pour la Cause littéraire, chroniqueuse sur son propre blog Si j'étais debout sur ma tête et postulante au Monde des livres et au Tigre,

N'est pas écrivain, mais aurait voulu écrire Bonjour Tristesse pour le succès fulgurant, L'humeur vagabonde pour la dernière phrase et Le carnet d'or pour le prix Nobel.

Contact : claire.teysserreorion@gmail.com